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Le cardinal Zenari, ici lors de la ré-inauguration de la cathédrale arménienne-catholique d'Alep, le 7 décembre 2019. Le cardinal Zenari, ici lors de la ré-inauguration de la cathédrale arménienne-catholique d'Alep, le 7 décembre 2019.  (AFP or licensors)

Le cri d’alarme du cardinal Zenari pour la Syrie: «Ne laissons pas mourir l’espérance»

Le nonce apostolique en Syrie, le cardinal Mario Zenari, a effectué ce matin une longue intervention devant les ambassadeurs accrédités près le Saint-Siège, réunis en Salle du Synode, en présence du cardinal-Secrétaire d’État Pietro Parolin. L’objectif de la réunion, animée par Mgr Paul Richard Gallagher, Secrétaire pour les Relations avec les États, était de sensibiliser les diplomates au drame vécu par la population syrienne, dont le calvaire n’est plus au centre de l’attention des médias internationaux.

Cyprien Viet – Cité du Vatican

Dans son introduction, le cardinal Pietro Parolin, Secrétaire d’État du Saint-Siège, a expliqué que cette rencontre avait pour objectif de se pencher sur la crise humanitaire qui touche la population syrienne. «Depuis beaucoup trop longtemps, nous recevons des informations sur la souffrance que la Syrie et son peuple sont en train d’expérimenter à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières», a expliqué le cardinal Parolin.

Il a rappelé que la situation humanitaire continue à se détériorer, la pandémie de Covid-19 et la crise libanaise aggravant des conditions de vie déjà rendues catastrophiques par la guerre. «L’hiver dernier nous avons reçu des images qui ne disparaîtront jamais de notre mémoire: des mères épuisées, des enfants qui sont décédés de la faim et du froid, des pères désespérés qui, après de longues heures de marche, sont incapables de rejoindre des hôpitaux à temps pour sauver leurs enfants». Le risque est de s’habituer à cette «litanie des horreurs», et de tomber dans le silence et l’indifférence. 

Les efforts de la communauté internationale ne sont pas suffisants. La réunion de ce jour a donc pour objectif de lancer «un cri d’alarme» afin de pousser les diplomaties du monde à s’intéresser à cette situation «avec sincérité, honnêteté, transparence et courage».

En citant le paragraphe 226 de l’encyclique Fratelli tutti, le cardinal Parolin, a répété que «nous avons tous changé avec le temps. La souffrance et les affrontements nous ont transformés. Par ailleurs, il n’y a plus de place pour les diplomaties vides, pour les faux-semblants, pour le double langage, pour les dissimulations, les bonnes manières qui cachent la réalité », a-t-il expliqué en reprenant les mots du Pape François.

Pour sortir de cette impasse, les responsables politiques doivent cultiver une «mémoire pénitentielle». «Le processus de paix est un engagement qui dure dans le temps. C’est un travail patient de recherche de la vérité et de la justice qui honore la mémoire des victimes et qui ouvre, pas à pas, à une espérance commune plus forte que la vengeance», a-t-il ajouté en citant le message du Pape pour la 53e Journée mondiale de la Paix, le 1er janvier 2020.

Le cri d’alarme du cardinal Zenari

Le cardinal Zenari a débuté ensuite son intervention, en s’inquiétant du fait que cette guerre soit «sortie des radars des médias», alors que le conflit syrien a provoqué «la plus grave catastrophe humanitaire depuis la fin de la Seconde guerre mondiale». Sans prétendre proposer des solutions immédiates, le nonce apostolique en Syrie a donc espéré que cette rencontre offre du grain à moudre pour amener à des actions concrètes. 

Citant un extrait de Fratelli tutti évoquant la parabole du bon samaritain, le cardinal Zenari a répété que «nous sommes tous responsables du blessé qui est le peuple lui-même et tous les peuples de la terre».

Le nonce a confié avoir personnellement eu peur durant sa mission à Damas, débutée il y a 12 ans, et qu’il a formulé intérieurement cette prière: «Seigneur, je t’en prie, ne m’appelle pas maintenant. Il est trop dangereux pour mon âme de de traverser en ce moment les cieux de la Syrie et de monter jusqu’à Toi.» Ce conflit, qui ne se réduit pas à un simple affrontement entre gouvernement et opposition mais implique de nombreux groupes exerçant des stratégies divergentes, a déchiré le pays et l’a amené à la dévastation.

La pauvreté touche de plus en plus de Syriens

Aujourd’hui, au moins sur le plan militaire, le «pire semble être passé», mais cinq pays en désaccord entre eux continuent à opérer en Syrie. «Il est vrai que depuis quelques mois, les bombes et les raids ne tombent plus sur Damas, sur Alep, sur Homs et sur diverses régions de la Syrie. Mais la terrible “bombe” de la pauvreté a explosé: selon les données des Nations Unies, elle touche inexorablement environ 80% de la population, en rendant la Syrie toujours plus pauvre», a expliqué le nonce apostolique.

Les Églises présentes en Syrie se sont mobilisées pour de nombreux projets humanitaires. Le nonce a aussi remercié les gouvernements qui se mobilisent pour venir en aide aux populations. Le secteur sanitaire est un enjeu central, notamment avec le projet «Hôpitaux ouverts», qui implique deux structures catholiques à Damas et une à Alep, qui accueillent des malades de toutes religions. 

Le nonce a expliqué que cette démarche se faisait en coordination avec le Dicastère pour le Service du Développement humain intégral, dirigé par le cardinal Turkson, et que ce projet, dont le budget initial s’élevait à 17 millions d’euros, sera prolongé mais nécessite de nouveaux soutiens financiers. «La Syrie est toujours plus pauvre et toujours plus malade», a alerté le nonce. L’accès à ces hôpitaux se fait sur condition de ressources mais sans discrimination religieuse: la majorité des patients sont donc musulmans. Cela permet donc de soigner les corps, mais aussi les relations entre chrétiens et musulmans, ce qui constitue un «fruit merveilleux», s’est enthousiasmé le nonce. Un Comité technique et éthique se réunit à Damas tous les six mois pour évaluer la continuité du projet.

La remise en service des infrastructures de santé est un enjeu majeur pour la population syrienne. Le stress de la guerre mais aussi «la pollution de l’air, du sol et de l’eau» provoquée par la dissémination des armes ont augmenté les cancers, y compris pour les enfants. La pandémie de Covid-19 a aggravé cette situation sanitaire. Dans ce contexte, les aides concrètes apportées par le Pape et par l’hôpital du Bambino Gesù ont constitué un motif de soulagement très apprécié sur le terrain.

Un autre défi concerne le monde scolaire. Plus de deux millions d’enfants ne sont toujours pas scolarisés, et un tiers des écoles ont été détruites par la guerre. Par ailleurs, il est fondamental de relancer l’économie. L’Église et les Organisations d’inspiration catholique cherchent à soutenir des micro-projets, par exemple à travers un soutien aux petites entreprises, en encourageant les entrepreneurs dans le domaine agro-alimentaire, le textile, ou encore la production de savon. Mais sans une sérieuse reprise économique, il s’agit d’une goutte d’eau dans l’océan.

Un paysage dévasté

«Chaque fois que je sors de Damas et que je prends l’autoroute du nord, je reste sans voix en observant, à peine sorti de la capitale, toute une étendue de quartiers et de villages squelettiques, spectraux», s’est attristé le cardinal Zenari. Il a observé le même paysage de désolation dans certains quartiers de Homs, d’Alep et d’autres localités.

En rendant hommage aux centaines de personnes qui ont perdu la vie en tentant de porter secours à la population syrienne, il a souligné les efforts des ONG et de certaines agences des Nations Unies, comme le Programme Alimentaire Mondial, récent lauréat du prix Nobel de la Paix. Mais ces actions demeurent insuffisantes. Il faut «prendre le taureau par les cornes» avec des solutions de long terme pour redonner des perspectives à la population. «La vraie voie de la paix» est «une planète qui assure à tous terre, maison et travail» a insisté le cardinal Zenari en citant l’encyclique de saint Jean-Paul II Centesimus Annus

«L’histoire du bon Samaritain se répète: il devient de plus en plus évident que la paresse sociale et politique transforme de nombreuses parties de notre monde en un chemin désolé, où les conflits internes et internationaux ainsi que le pillage des ressources créent beaucoup de marginalisés abandonnés au bord de la route», a-t-il répété en citant l’encyclique Fratelli tutti.

Le régime des sanctions: un système contre-productif

Le cardinal Zenari a rappelé l’impact désastreux des sanctions imposées à la Syrie, qui affectent la population plus que le gouvernement. «Si nous souffrons, c’est à cause des sanctions», expliquent souvent les autorités de Damas. Le peuple syrien, épuisé et affamé, en paye frontalement les conséquences. Même si l’assistance humanitaire est censée théoriquement échapper aux conséquences des sanctions, en réalité elle en est affectée à cause de «toute une série de mécanismes qui souvent ne fonctionnent pas, avec l’interprétation incorrecte et unilatérale de certains, ou parce que certaines institutions financières ne veulent pas prendre de risques», a regretté le cardinal Zenari. 

Le contexte particulier de la pandémie actuelle devrait à lui seul justifier un allègement des sanctions afin de porter secours à la population, a expliqué le nonce, à la suite du Pape et du Secrétaire général des Nations Unies. 

Les contraintes pratiques liées aux sanctions poussent la population à prendre des risques, et même les membres du corps diplomatique se trouvent parfois mis en danger: le nonce apostolique a raconté que lors d’un déplacement à Alep en voiture, son chauffeur avait dû charger dans la voiture 80 litres d’essence dans des bidons afin de pouvoir faire le voyage de retour… Il a donc voyagé avec une «bombe» d’essence dans sa propre voiture. 

Ne pas laisser mourir l’espérance

Avec l’hiver, les difficultés d’approvisionnement en carburant prennent une dimension dramatique pour certains enfants et pour des personnes âgées qui meurent de froid, faute de pouvoir se chauffer, d’autant plus que les équipements ne peuvent plus être réparés. Toute l’économie s’est effondrée: le pétrole, l’agriculture, l’industrie, les services… Sans reconstruction, «la paix n’arrivera pas en Syrie», et «le temps est compté», a insisté le nonce apostolique.

Le cardinal Zenari a aussi souligné la condition dramatique des personnes déplacées dans des camps, et celle des «personnes disparues et détenues». Les échanges de détenus sont trop rares. 

«Durant ces 10 années de guerre sanglantes, j’ai vu beaucoup de gens mourir, parmi lesquels des enfants. Maintenant l’espérance est aussi en danger. Ne la laissons pas mourir, ne la laissons pas ensevelir sous une couverture de silence», a conclu le nonce apostolique.

Faire revivre les communautés chrétiennes

Un échange avec les diplomates présents, animé par Mgr Paul Richard Gallagher, Secrétaire pour les Relations avec les États, a permis ensuite de préciser plusieurs points. Un ambassadeur a demandé quelles sont les relations de l’Église catholique en Syrie avec les autres communautés religieuses, notamment orthodoxes. Le cardinal a assuré que les relations sont très bonnes avec toutes les communautés chrétiennes. Le nonce a par exemple été invité par le Patriarcat de Moscou pour une réunion sur la coordination de l’aide humanitaire. Des églises et cathédrales endommagées ont été reconstruites, mais la moitié des chrétiens a quitté la Syrie: l’enjeu est donc maintenant de réussir à remplir ces églises et de faire revivre les communautés chrétiennes. 

Les chrétiens jouent un rôle essentiel pour la société syrienne, et le président Bachar El-Assad l’a lui-même souvent souligné. Dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la politique, les chrétiens apportent une contribution vitale et ils ont marqué l’histoire de la Syrie. Par exemple, Farès al-Khoury, Premier ministre en 1944-1945 et considéré comme un père de l’indépendance syrienne, était lui-même chrétien. Leur présence est indispensable pour la reconstruction du pays, même s’ils ne représentent que 2,5% de la population actuellement.

Questionné sur l’indépendance et la liberté de l’Église dans ses missions humanitaires, le cardinal Zenari a répondu que les Églises ont les mains libres mais qu’elles agissent dans la mesure de leurs moyens. Leur action ne représente que des «robinets» d’aide alors qu’il faudrait un «fleuve» non seulement pour l’assistance humanitaire, mais aussi pour le développement économique et la reconstruction. La crise libanaise rend toutes ces opérations encore plus difficiles qu’auparavant, car beaucoup de soutien transitait par les banques libanaises. 

Sur la question des sanctions, le nonce continue à se situer «du côté de la population, la première qui souffre des sanctions». Il faut permettre à la Syrie de se développer pour que le peuple ne reste pas dans la misère.

La question de l’aide aux enfants, avec le thème de l’adoption à distance, a également été abordée. Le cardinal Zenari a notamment mentionné l’activité du JRS qui vient au service des populations et aux enfants déplacés et réfugiés. L’aide aux populations se fait sans discrimination, et il n’existe pas de mécanisme spécifiquement dédié à certaines minorités.

Guérir les cœurs

Interpellé par un ambassadeur sur la question du pardon et de la réconciliation, le nonce a rappelé que la conséquence la plus grave de la guerre est la dévastation des cœurs, encore plus que celle des immeubles et des biens. Les religions doivent coopérer pour réparer, soigner, réconcilier les esprits, guérir les blessures. La population a soif d’un soin spirituel. Depuis le début de la guerre, les églises se sont remplies de personnes qui cherchent la consolation face au mal. De nombreux enfants sont traumatisés, et il y a aussi un travail intense à mener avec les femmes. Certaines jeunes veuves se retrouvent dans des situations terribles de précarité, et parfois d’exploitation sexuelle. 

Concernant les évêques et prêtres enlevés et portés disparus, il y a beaucoup de rumeurs mais aucun signe concret. C’est un sujet extrêmement difficile, qui implique différents groupes complexes, a expliqué le nonce.

Enfin, l’enjeu de la présence des réfugiés syriens au Liban «n’est pas seulement une question humanitaire, mais aussi une question politique». Des réfugiés syriens ont aussi été victimes de l’explosion du port de Beyrouth. Le cardinal Zenari est notamment en lien avec le Patriarche maronite, le cardinal Rai, afin de trouver des solutions pour soulager le Liban et pour encourager les réfugiés syriens à revenir dans leur pays.

Le cardinal Parolin a brièvement repris la parole en fin de réunion pour rappeler que l’objectif de la diplomatie du Saint-Siège était avant tout de trouver des voies nouvelles afin de sortir de ce conflit, et d’empêcher la Syrie de tomber dans l’indifférence.

 

15 octobre 2020, 16:30