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10 ans de colocation solidaire: le Pape encourage l'association Lazare

Une petite délégation de l’association catholique qui fait cohabiter depuis 10 ans des jeunes actifs et des sans-abris sous un même toit, a été reçue au Vatican par le Pape. Les portes de Sainte-Marthe étaient néanmoins ouvertes à des dizaines de «colocs», tous connectés en visioconférence depuis la France, la Belgique ou l’Espagne. Le Pape a répondu pendant plus d’une heure à leurs questions portant sur la maladie, le pardon ou la richesse de l’Église.

Marie Duhamel - Cité du Vatican

«Personnes de la rue et jeunes actifs : nous n’avons pas d’autre ambition que de vivre ensemble simplement.» C’est de cette manière que l’association Lazare s’est présentée au Pape lors de leur audience la semaine passée prévue de longue date pour les dix ans de l’association. En raison de l’urgence sanitaire, huit membres de l’association ont été reçus le 29 mai 2020 dans la résidence Sainte-Marthe où demeure le Pape, et non les 200 colocataires qui partagent actuellement «leur appartement, leur cuisine, leur salle de bain» ; des maisons où «l’abîme qui sépare les gens en fonction de leurs origines sociales est d’ores et déjà comblé par cette forme d’habitat partagé». Ces derniers ont cependant pu interroger le Pape en direct puisque François a joué le jeu de la visioconférence, une tablette posée sur ses genoux. La vidéo de cet échange a été publiée ce vendredi 5 juin à midi par l'association Lazare.

La parabole de Lazare selon François

«Qu’est-ce que représente Lazare pour vous ?» lui ont demandé deux membres de Nantes pour débuter l’échange. Dans la parabole dont l’association a tiré son nom, le Pape souligne que Lazare est le seul à avoir un nom. Aussi, Lazare signifie pour lui «l’offrande de l’humanité, de ce qu’elle a de meilleur et la conscience des limites» que sont le mépris, la pauvreté, le fait d’être mis de côté, explique François. Pour lui, «Lazare signifie la capacité d’une personne à recevoir un nom» et «c’est la recherche de son propre nom dans la limite» car, poursuit-il «c’est généralement lorsque nous sommes dans la limite, à la périphérie, que nous sommes capables de trouver le vrai nom que nous avons», explique François qui assure se demander à lui-même où est le Lazare en lui.

Vivre dans la dignité

Interrogé sur ce qu’est la dignité de la vie par une personne manifestement porteuse d’un handicap mental qui l’empêche «d’apporter au monde ce qu’on voudrait y apporter» en travaillant par exemple, le Pape a commencé par dissocier l’état de santé d’une personne et sa capacité à vivre dignement. «Tu peux être le meilleur sportif, tu peux avoir une santé de fer, mais si tu n’as pas de dignité, tu ne vaux rien», explique le Pape pour qui la dignité est «la condition pour bien vivre». François distingue également le succès professionnel, l’éducation ou l’élégance de la dignité. Les personnes ne sont «pas nécessairement dignes pour ce qu’elles font» affirme-t-il. Riche ou pauvre, malade ou bien portant, la dignité, c’est «une façon de vivre devant Dieu et les autres», «avec toutes la force intérieure que vous donne le fait d’être un enfant de Dieu» et «l’humilité de savoir que vous n’êtes pas le père de Dieu». Il ne faut pas ainsi se demander si la maladie est une vocation en soi, mais se demander si l’on a le don de la dignité. Le Pape se confie en assurant éprouvé parfois le soir «la grâce de la honte» lorsqu’il se rend compte qu’il s’est mal comporté.

Pardonner pour être pardonné

Lorsqu’un homme a perdu sa confiance en Dieu et dans les hommes, comment peut-il garder l’espérance et réussir à pardonner, lui demande une jeune femme. Longuement, le Pape revient sur ce «défaut de fabrication» des hommes qu’est l’incapacité de pardonner. La haine et le ressentiment sont estime-t-il «une mauvaise richesse» qui «n’enrichit pas» et  avec laquelle il faut parfois vivre longtemps, en attendant «que le cœur change»… Pour s’en débarrasser, François explique qu’il songe souvent aux moments où Dieu, les hommes, la société lui ont pardonné et qu’ainsi il devrait à son tour pardonner, «une pensée qui doit s’infiltrer dans la conscience comme une eau de pluie douce et tranquille». Pardonner pour être pardonné, c’est «un billet aller-retour», affirme-t-il. Et comme la capacité de pardonner peut prendre «une vie», le Pape rassure ses auditeurs en leur disant que l’important est de «marcher sur les chemins du pardon», tranquillement et humblement pour voir enfin son cœur guéri.

François profite aussi de l’occasion pour faire une petite digression, en rappelant les trois mots magiques : «s’il te plait» pour ne pas être envahissant, «merci» pour exprimer sa gratitude et ouvrir son cœur, et enfin «pardon» car s’il n’est pas anormal de se disputer, il convient de faire la paix avant de s’endormir. Trois mots qui aideront à être heureux, promet le Pape qui rappelle qu’«il est important d’échanger des idées, mais avec respect, sans agressivité».

Témoigner au XXIe siècle

«La vie du chrétien doit être un témoignage», répète le Pape. Il s’agit de vivre «avec l’Evangile dans la main et dans le cœur», sans chercher à dire quoique ce soit aux personnes éloignées de la foi pour les convaincre. Citant Benoît XVI, il rappelle que l’Église ne grandit pas par le prosélytisme mais par le témoignage. Lorsqu’ils verront des catholiques vivre selon le style de l’Évangile, les non-croyants viendront d’eux même pour poser leurs questions. Le Pape donne en exemple Charles de Foucauld dont on a appris la semaine passée qu’il sera canonisé.

La richesse de l’Église

«Pourquoi l’Église est-elle si riche alors qu’il y a tant de pauvres dans le monde», demande un colocataire français. Sans se dérober, le Pape lui répond à trois niveaux, «l’Église» étant un mot «trop générique». Il y a d’abord les grands temples, comme la cathédrale de Strasbourg qui est «magnifique, très riche», mais «c’est un monument où on célèbre le culte, ce n’est pas l’Église». Il y a aussi les fidèles. «Jésus dans l’Évangile ne parle que de deux maîtres, qui dominent : Dieu et l’argent. Soit tu appartiens à Dieu, soit tu appartiens à l’argent». En règle générale, explique le Pape «on peut dire que dans la mesure où une personne appartient à la richesse, à l’argent, elle s’éloigne de Dieu. C’est-à-dire qu’elle a son cœur attaché là. Et plus elle se rapproche de Dieu, plus elle s’appauvrit», mais il existe aussi des personnes riches qui «gèrent la richesse selon l’Évangile», avec «un cœur pauvre», assure le Pape.

François évoque ensuite le monde ecclésiastique : «Que nous soyons Pape, évêques, prêtres, religieuses, religieux, quand l’une de ces personnes est riche, c’est un scandale pour l’Église».  Les personnes appelées à suivre Jésus de près doivent être loin de toute richesse, avec un cœur pauvre, estime-il. Et si elles sont amenées à administrer des richesses, il convient que ce soit non pour leur propre bénéfice mais au service des autres. Ne manquant pas d’humour, le Pape explique avoir un jour dit à un groupe d’ecclésiastique que «Dieu est bon, car si l’une de vos institutions est trop riche, il vous envoie un gestionnaire inutile qui la conduit à la faillite». François cite enfin saint Ignace de Loyola pour qui la pauvreté est «la mère et la muraille de la vie», car elle engendre la générosité, le don de soi aux autres.

Interrogé sur son intention ou la possibilité d’ouvrir une maison Lazare au Vatican, le Pape a assuré qu’en effet, le Vatican ne manquait pas de place, mais que ce qu’il manquait était «que le Pape ait du courage!». Il a assuré prier pour en avoir.

Le Pape a enfin laissé les colocataires de Lazare avec cette question sur laquelle réfléchir à l’avenir : «Quelle est la qualité de ma générosité, de mon amour, pour répondre à la générosité que j’ai reçue, pour répondre à l’amour que j’ai reçu ?»

05 juin 2020, 11:40