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Des Japonais se recueillent ce 11 mars 2021, ici près de Sendai, dix ans après le «Grand Séisme du Tohoku», comme on le nomme au Japon. Des Japonais se recueillent ce 11 mars 2021, ici près de Sendai, dix ans après le «Grand Séisme du Tohoku», comme on le nomme au Japon.   (ANSA)

Japon: dix ans après le séisme et le tsunami, un missionnaire se souvient

Le 11 mars 2011, l'un des séismes les plus puissants jamais enregistrés se produisait au large des côtes Nord-Est du Japon. D’une magnitude de 9.1, il entraînait un tsunami dévastateur, provoquant l’accident nucléaire de Fukushima-Daiichi. Le père Antoine de Monjour, prêtre des Missions Étrangères de Paris, était dans l’archipel nippon. Il évoque la reconstruction progressive, entre évolution des mentalités et souffrances toujours présentes.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Cet anniversaire ravive les douloureux souvenirs d’une catastrophe dont l’ampleur pourrait être oubliée. À ce 11 mars 2011, on associe surtout le nom de Fukushima, ville et préfecture du centre du Japon, dont la centrale a subi la plus grave catastrophe nucléaire après celle de Tchernobyl en 1986.

Mais le lourd bilan humain – plus de 20 000 morts, et 3000 disparus à ce jours – est dû au séisme de magnitude 9,1 et au tsunami apocalyptique qui en a résulté, dévastant 600 kilomètres de côte de l’archipel nippon, sur laquelle est implantée la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi. Aux pertes humaines s’ajoutent de considérables dommages matériels: 122 000 logements sont détruits, causant le déplacement de 470 000 personnes.

Une décennie plus tard, les conséquences sont encore loin d’être surmontées, même si le gouvernement japonais aimerait tourner la page. Dans les mémoires, le traumatisme reste vif.

Ce jeudi 11 mars, le pays s’est figé à 14h46, heure exacte à laquelle le séisme avait eu lieu. Une minute de silence a été observée dans tout le Japon, suivie à Tokyo d’une cérémonie où se sont exprimés l’empereur Naruhito et le Premier ministre, Yoshihide Suga.

Avec à peine 400 000 fidèles, la petite communauté catholique nippone se souvient elle aussi. Le père Antoine de Monjour, originaire du diocèse de Nanterre et faisant partie de la société des Missions Étrangères de Paris, est au Japon depuis 1992. Actuellement en mission dans une paroisse de la banlieue de Tokyo, il a vécu les évènements de 2011, et nous confie son témoignage.

Entretien avec le père Antoine de Monjour

À cette époque-là, j’étais dans une paroisse tout près de département de Fukushima, et j’étais avec mon prédécesseur et quelques chrétiens quand le séisme a eu lieu. Ce fut très fort, nous ne tenions pas debout. Nous sommes sortis à quatre pattes à la deuxième secousse. Ce qui m’a beaucoup frappé, c’est le calme des gens. Il y avait un jardin d’enfants, une maternelle juste à côté. Tous les enfants ont été regroupés tout de suite dehors. C’était l’heure où les parents venaient chercher les enfants. Les parents étaient en cercle autour d’eux, debout, les enfants étaient assis. Tout le monde était avec son portable à regarder ce qui se passait, et tout à coup j’ai entendu un «Oh ! Ah !»: on a été coupés de communication, pendant plusieurs heures. Je ne savais pas, moi qui étais à l’intérieur des terres, qu’il y avait un tsunami qui arrivait.

Vous avez donc été informé après coup, pour le tsunami?

J’étais dans une zone très touchée par le tremblement de terre. Ce n’est que le lendemain matin, quand l’électricité a été rétablie, que j’ai pu découvrir le tsunami. Ma famille qui était en France a, par exemple, été au courant du tsunami avant moi.

Dix ans après, où en est la reconstruction?

Si on met le site nucléaire de Fukushima à part, tout ce qui est au Nord, du point de vue des infrastructures, a été refait à 80-90%. Routes, autoroutes, ponts, digues de protection… en gros, c’est fait. Concernant la reconstruction des villes, c’est une autre affaire, beaucoup de gens n’étant pas revenus sur la côte, parce qu’ils avaient peur d’habiter à nouveau en bordure de mer. Mais les gens disons d’un certain âge, les gens liés au travail de la pêche, sont revenus petit à petit, parce qu’on a reconstruit les ports, on a racheté des bateaux, un peu d’activité économique a redémarré… et aussi parce que beaucoup de gens ne savaient pas trop où aller après être partis plusieurs mois à l’intérieur des terres ou avoir habité des logements temporaires; ils ont fini par se réinstaller. Mais il y a eu une perte importante de population sur tout le Nord du Japon, ainsi qu’un vieillissement de la population, les plus jeunes ayant préféré s’installer ailleurs.

Concernant la zone de Fukushima, c’est bien pire: d’après un sondage, 64% des gens n’ont toujours pas confiance dans le gouvernement et ce qui est dit sur les dangers de cette catastrophe nucléaire. Une zone n’est toujours pas habitable, mais il y a d’autres zones qui ont été «libérées», c’est-à-dire qui sont redevenues normalement habitables, qui sont «sans danger», d’après le gouvernement et les spécialistes… Mais la population ne revient pas, ou très peu. Ils ont peur, ce que je comprends, c’est très difficile de revenir sans savoir ce qu’il se passe. Là aussi, tout est en retard. Le gouvernement a déjà annoncé un projet de dix ans supplémentaires pour la reconstruction et pour aider la population – enfin, celle qui veut bien – à revenir.

Cette catastrophe, évidemment, a laissé un traumatisme dans les esprits. Qu’est-ce qui a été le plus marquant?


Pour une bonne partie de la population du Nord-Est, c’est d’abord cette catastrophe nucléaire. Par exemple, les gens de la pêche ont peur de ce qui se passe dans l’eau – ce qui a été versé  dans l’eau au moment de la catastrophe, et ce qui pourrait être versé dans l’eau parce qu’il y a toujours un problème de refroidissement de plusieurs réacteurs, donc de l’eau s’accumule et il faudra bien en faire quelque chose… Il paraît qu’elle peut être traitée, mais pas à 100%. Cela touche beaucoup les esprits, au point que même des gens dans Tokyo – j’ai récemment fait cette expérience – ont toujours peur d’acheter des produits où il est marqué «Fukushima» ou d’autres zones du Nord-Est du Japon. C’est un peu irrationnel car les contrôles de tout ce qui vient du Nord sont très sévères, et c’est presque moins risqué que dans d’autres zones où il n’y a jamais eu de contrôles.

Ensuite il y a eu – et cela existe encore un peu – des gens qui se sont sentis discriminés. Comme certains ont été bien aidés, et qu’ils le sont encore, pour ceux en tous cas originaires de la région de Fukushima, des Japonais d’autres régions – où il y a eu depuis d’autres catastrophes, glissements de terrains, typhons catastrophiques, tremblements de terre – ont l’impression qu’ils sont un peu privilégiés. Donc ceux qui se sont réfugiés dans d’autres zones du Japon se sentent parfois discriminés et rejetés.

Est-ce que ce drame a marqué un tournant, avec des changements? Y a-t-il un avant/après Fukushima, sur le plan environnemental par exemple?

Certainement. Je crois qu’il y a un rejet des Japonais vis-à-vis du nucléaire. Pas de toute la population mais d’une bonne partie, parce qu’ils se sont sentis floués. On leur a dit pendant des dizaines d’années que le nucléaire japonais était 100% sécurisé, il n’y avait aucun problème, même avec les tremblements de terre. Donc il y a une lutte dans tout le Japon contre la remise en route des centrales. Pour demain, il y a pas mal de potentiel, d’abord avec l’énergie solaire, les sources d’eau chaude qu’il y a partout au Japon – mais qui sont déjà bien utilisées par les gens pour leur vie quotidienne.

Le gouvernement a dit qu’il faudrait envisager de se passer du nucléaire d’ici l’an 2030-2050 – il y a de la marge ! – en sachant que pour mettre fin à une centrale il faut 40 ans.

Je crois qu’il y a eu là une véritable prise de conscience de la population pour dire que le nucléaire n’était pas la solution. Mais il y a du potentiel au Japon, et c’est en réflexion.

Pourriez-vous décrire la façon dont l’Église a accompagné la reconstruction tout au long de cette décennie?

 L’Église n’a peut-être pas accompagné la reconstruction, mais elle a été fidèle dans l’aide et l’accompagnement de la population, en particulier celle qui vit encore dans des bâtiments temporaires ou qui a été déplacée. Comme il n’y a plus de groupes de volontaires venant de tous les diocèses comme cela s’est fait pendant pratiquement 5-6- ans, il a été proposé qu’au moins sur dix ans des groupes de volontaires plus «permanents» s’engagent pour assurer un accompagnement des liens humains qui se sont faits.

Il y a aussi par exemple la vente de légumes de la région – du département – de Fukushima. Comme ils se vendent mal dans les magasins japonais, en Église nous organisons – là où je suis actuellement, une fois par mois, cela va faire la dixième année – une vente de légumes, de riz, de fruits qui viennent de la région de Fukushima. Dans mon diocèse, je crois qu’il y a neuf églises relativement importantes qui font cela. Cela demande des structures et un peu d’organisation. À travers le Japon dans beaucoup de diocèses, ça se fait.

Actuellement un ancien évêque auxiliaire de Tokyo est le coordinateur – toujours dans la région de Sendai, dans le Nord-Est – pour le maintien des liens, des volontaires, des groupes religieux, des personnes qui viennent visiter, pour que cela ait du sens et que l’on montre une présence en disant: «Ce n’est pas parce que dix ans ont passé qu’on vous laisse tomber».

Quel message va faire passer l’Église en ce dixième anniversaire?

 Elle voulait organiser dans tous les diocèses du Japon une messe avec une prière œcuménique, mais avec la Covid-19 ça n’a pas été possible. Il y a donc eu une idée tout à fait japonaise avec les origamis, les pliages: il y a notamment la grue, symbole de longue vie. Il y a eu un rassemblement à travers le Japon de ces pliages – dans ma paroisse, environ 500 ont été faits. Ils vont envoyer cela à Sendai dans le nord, et aussi à Tokyo et dans d’autres lieux.

Il y aura tout de même une messe organisée avec un tout petit nombre de personnes – l’évêque du lieu, quelques prêtres et des représentants de ces régions – qui vont prier, pour tous ceux qui sont morts (environ 20 000 personnes), ceux qui sont encore disparus (près de 3000 personnes), et ceux qui ont beaucoup souffert, soit parce qu’ils sont discriminés, soit parce qu’ils vivent dans des logements provisoires ou qu’ils ont été déplacés. C’est une manière de rester présent auprès des gens dans différents lieux.

Quels vous semblent être les principaux défis de cette prochaine décennie, dix ans après cette catastrophe?

Remettre en vie, en animation, les liens humains. C’est un défi pour la société japonaise. Il y a eu ces problèmes de discrimination et de rejet, mais aussi des liens qui se sont établis, qui n’avait jamais été imaginés avant, entre régions complètement différentes, entre personnes qui ne se connaissaient pas. Aujourd’hui, on se dit qu’il faut garder ces liens dans la durée.

 Il y a aussi le fait de prendre soin des cœurs. Là aussi c’est un défi, il ne faut pas lâcher prise, parce que les traumatismes ont été très profonds et il y a eu d’autres évènements au Japon où l’on s’est aperçu que ces liens humains [sont nécessaires]. Particulièrement avec des gens d’un certain âge, se retrouvant seuls, isolés, qui ont besoin d’être accompagnés jusqu’à la fin. Et l’Église se sent prête – à sa mesure, on est tout petit – à faire les démarches qu’il faut et à garder les liens pour ces gens-là.

Il y a bientôt six ans paraissait l’encyclique du Pape François Laudato Si’. En quoi ce texte a-t-il une résonnance particulière dans votre pays de mission?

Quand le Pape est venu au Japon fin novembre 2019, il a beaucoup utilisé cette encyclique par rapport au nucléaire et à l’environnement, en disant qu’il ne fallait pas oublier les liens humains. Je pense que dans l’Église du Japon, cela a été bien reçu. La traduction a pris beaucoup de temps, les gens ont eu un peu de mal à la lire car ce n’est pas facile à lire dans la traduction japonaise, mais en tous cas dans les paroisses il y a eu un écho. C’est quelque chose d’important. Dans l’Église, on ne peut pas passer à côté de cette question de l’environnement, pas seulement du nucléaire, mais de l’environnement en général, et nos paroisses sont dans le monde donc elles doivent aussi montrer l’exemple.

11 mars 2021, 12:33