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 Mobilisation des partisans de Yaku Perez à Quito ce lundi 8 février 2021. Mobilisation des partisans de Yaku Perez à Quito ce lundi 8 février 2021. 

Equateur: le socialiste Arauz au second tour face à un adversaire à définir

Le président sortant demande des résultats clairs à la Commission électorale. Pour le quatrième jour consécutif, le leader indigène Yaku Perez mobilise son électorat pour "protéger" les votes qu'il dispute à l'ex-banquier de droite Guillermo Lasso pour la deuxième place au second tour de la présidentielle en Equateur. L'analyse de Matthieu Le Quang, chercheur l'Institut des Hautes Etudes Nationales de Quito

Marie Duhamel et Adélaïde Patrignani - Cité du Vatican

Après quatre années de pouvoir, Lenin Moreno n’était pas candidat à sa succession dimanche dernier lors de la présidentielle en Equateur. L’ancien vice-président de Rafael Correa a quitté le pouvoir avec un taux de popularité au plus bas.

Elu en 2017 à la tête de l’État sur un programme de continuité avec celui du précédent gouvernement, très vite Lenin Moreno se dissocie de la «révolution citoyenne» pour adopter une politique libérale. Un revirement qu’il explique entre autres par la conjoncture auquel il fait face.

Elections sur fonds de crises

Avec la chute des prix du pétrole - premier produit exportation du pays, l’économie de l’Equateur a sombré. Lenin Moreno renoue alors avec les milieux d’affaires, les banques et le FMI. Ce fut l’austérité budgétaire contre un accord avec le Fonds monétaire international. On assiste à un «dégraissage de l’État. 50 000 fonctionnaires ont été licenciés. Il y a eu un désinvestissement dans l’éducation et la santé, une privatisation des entreprises publiques, une flexibilisation du droit du travail, pour répondre à des intérêts de l’élite économique» résume Matthieu Le Quang, chercheur l'Institut des Hautes Etudes Nationales de Quito. L’accord scellé a garanti au pays l'accès à des crédits d'un montant de 4,2 milliards de dollars mais la dette a doublé passant d'environ 26,8 à 42,3 milliards de dollars (44% du PIB) entre mai 2017 et novembre dernier, selon les données les plus récentes de la Banque centrale. Sur ce, est arrivé la pandémie. Les restrictions mises en place auraient provoqué plus de 6,4 milliards de dollars de pertes.

Le retour du corréisme

Finalement, l’élection de dimanche a replacé le candidat de gauche et dauphin de Rafael Correa, en tête. L’économiste Andrés Arauz, 36 ans, espérait une victoire dès le premier tour, ce ne sera pas le cas. Le chef de la coalition Union pour l'espérance (Unes) obtient 32,14% des voix.

Lors de sa campagne, Andrés Arauz «a fait appel au vote corréiste dur» explique Matthieu le Quang, évoquant les succès socio-économiques passés de son mentor dont «la mémoire est vive». Loyal, il promet, s’il est élu, la réhabilitation et le retour de son mentor en tant que conseiller. Rafael Correa se trouve actuellement en exil en Belgique, il a été condamné l’an dernier à huit ans de prison dans une affaire de corruption. Andrés Arauz incarne une «solution nationaliste à soif de revanche» écrit l’AFP. Plus concrètement, il a assuré qu’il reviendrait sur l’accord conclu avec le FMI qui grève le budget des familles et se propose au contraire de verser 1.000 dollars à un million de ménages durant son premier mois au pouvoir. Afin de remporter le second tour de l’élection, Andrés Arauz prône l’unité nationale. Il ne sait pas toutefois qui il devra affronter le 11 avril prochain. Deux candidats sont pour l’instant au coude à coude.

La défaite de la droite

La droite et son candidat Guillermo Lasso revendiquent leur place au second tour, malgré «une énorme défaite». En 2017, rappelle Matthieu le Quang, la droite avait présenté deux candidats: Guillermo Lasso pour le parti Creo avait emporté 28% des suffrages tandis que le parti social-chrétien obtenait 7% des voix. Dimanche, ces deux partis se sont alliés sans obtenir 20% des voix. Ils ont divisé leur voix par deux, note le chercheur.

Cette déconvenue majeure tient d’abord selon lui à l’incapacité de la droite de renouveler sa classe politique. «Guillermo Lasso (65 ans) parle de changement mais personne ne voit en lui ce changement», ensuite, «il est favorable à une politique néo-libérale assez féroce (…) et meme si le gouvernement avec à sa tête Lenin Moreno ne s’est pas impliqué dans la campagne, la population a vu en Lasso un représentant du néo-libéralisme qui a mis en crise l’Equateur.» Pour le chercheur à l'Institut des Hautes Etudes Nationales de Quito, le pays a dit non à ce modèle économique. Il voit d’ailleurs un indicateur de ce désamour dans le soulèvement de la population en 2019, lorsque les prix du carburant ont explosé. 11 personnes ont alors perdu la vie, 1340 autres ont été blessés. Yaku Perez est l’une des figures de ce mouvement anti austérité.

Percée du candidat indigène

Rares étaient ceux qui prédisaient sa percée, mais le militant écologiste du parti indigène Pachakutik, Yaku Perez, s’est imposé lors du premier tour. Premier candidat indigène à briguer le poste suprême, il obtient près de 20% des voix et revendique sa place au second tour. Défenseur de l’eau, très investi contre l’extraction minière déjà sous le mandat de Rafael Correa, il est parvenu -bien qu’il soit «vraiment anti-corréiste»- à se situer au-delà de la polarisation pro ou anti correa qui existe de manière très forte dans la vie politique et les médias équatoriens, explique Matthieu Le Quang. «Il a un discours que l’on pourrait qualifier de post-politique, qui nie tout type de conflit. Il arrive à dire par exemple qu’il n’y a plus de racisme en Equateur, ce qui est une façon de nier les discriminations. Ça peut choquer parfois, mais cela fonctionne dans une société qui en a un peu ras le bol de la polarisation» autour de Rafael Correa.

Fort du soutien d’une partie des 7,4% de la population indigène, le candidat cañaris dénonce la corruption et propose des mesures qui séduisent un spectre bien plus large d’électeurs. «Il a su aussi parler aux élites économiques blanches en reprenant, par exemple, leur revendication pour l’élimination des taxes sur la sortie des dollars ou de devises, une revendication très à droite».

Des défis de taille à relever

Alors que le titulaire de la deuxième place du premier tour de la présidentielle de dimanche n'est toujours pas défini, le président équatorien Lenin Moreno a demandé hier au Conseil national électoral (CNE) de communiquer des résultats fiables. «Le pays a besoin des résultats, mais avec une confiance totale dans ces résultats», a-t-il déclaré dans une intervention radio-télévisée.

Le prochain président équatorien devra relever de nombreux défis. «L’urgence, c’est la gestion de la pandémie», explique Matthieu Le Quang. Il faudra mettre en place un plan de vaccination, investir dans la santé, les hôpitaux publics et les tests. Ensuite, il faudra relancer l’économie, poursuit le chercheur, «donner des emplois stables, sachant de 83% de la population occupent des emplois précaires, sont au chômage ou dans l’informalité.» Enfin, à moyen long terme, le chercheur en poste depuis plus de 10 ans à Quito estime important que le pays passe d’une économie basée sur l’exportation des matières premières à une société post-pétrolière: «Il faut changer la matière productive en tenant compte de la grande biodiversité du pays, de l’éducation, des universités… »

Entretien avec Matthieu Le Quang, chercheur en Sciences politiques à Quito
11 février 2021, 13:48