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Photo prise par une infirmière de l'hôpital de l'Hôtel-Dieu à Achrafieh, le 8 mai 2020, d'un prêtre bénissant une femme atteinte du coronavirus. Le port du masque n'était pas encore obligatoire. Photo prise par une infirmière de l'hôpital de l'Hôtel-Dieu à Achrafieh, le 8 mai 2020, d'un prêtre bénissant une femme atteinte du coronavirus. Le port du masque n'était pas encore obligatoire. 

Le Liban en grande souffrance face à la propagation du coronavirus

Déjà éprouvée par la crise économique, la paralysie institutionnelle et les conséquences de l’explosion du 4 août, la population libanaise fait actuellement face à une surmortalité liée à la pandémie de coronavirus.

Cyprien Viet – Cité du Vatican

Relativement épargné au printemps, le Liban a vu la pandémie de coronavirus se répandre de façon exponentielle depuis le mois de septembre, quelques semaines après l’explosion du port de Beyrouth. Au total, selon le bilan au 15 janvier, environ 245 000 cas ont été détectés dans le pays, et plus de 1800 morts du Covid-19 sont à déplorer. La saturation des hôpitaux a poussé le gouvernement à décréter un confinement général du jeudi 14 au lundi 25 janvier, impliquant un couvre-feu total et la fermeture de tous les commerces, y compris les supermarchés alimentaires. Cette mesure radicale a provoqué de nombreuses contestations, car seules les couches les plus aisées de la population peuvent s’organiser pour des livraisons. De plus, cette annonce a provoqué mercredi une ruée sur les rayons alimentaires dans les magasins, ce qui, en soi, pourrait avoir favorisé la propagation du virus.

Pour toute la population libanaise, et notamment pour le personnel de santé, la propagation du virus est un nouveau facteur de stress et d’épuisement, qui s’ajoute à la crise multifactorielle qui fragilise le Pays du Cèdre. Comme dans tous les pays du monde, les professionnels de santé sont directement exposés au virus et paient un lourd tribut. De plus, à Beyrouth, l’explosion du 4 août, qui a fait plus de 200 morts et 6500 blessés, avait saturé les services d’urgences et provoqué de graves dégâts dans certains hôpitaux, avec des pertes humaines et des blessures graves au sein même du personnel et les patients. Le chaos qui a régné dans les heures et les jours suivant la catastrophe a probablement accéléré la diffusion du virus.

Un pays martyr et endeuillé

Une surmortalité inquiétante se fait palpable depuis quelques semaines. En plus des nombreux décès directement liés à la Covid-19 s’ajoutent ceux dus à d’autres pathologies, comme les cancers et les maladies cardiaques, dont le suivi est rendu plus difficile par la crise sanitaire et économique. «Nous perdons des amis tous les jours», confie avec tristesse Marlène El Hélou, directrice adjointe du Collège La Sagesse – Section Saint-Jean Brasilia, à Baabda, dans la banlieue de Beyrouth. «Les pages Facebook sont devenues une place pour afficher les faire-part de tous ceux qui nous quittent, ou des appels d'urgence pour obtenir de l'oxygène ou du sang pour des personnes en grande difficulté», remarque-t-elle. «Nous vivons un cauchemar. Le nombre de personnes atteintes augmentent beaucoup ainsi que le nombre de décès. Les hôpitaux sont pleins et n'ont plus la capacité de recevoir les patients. En plus, le personnel médical et infirmier a beaucoup diminué. Beaucoup ont quitté le pays et ceux qui restent sont souvent atteints par les malades qu'ils soignent.»

La colère de la population est forte contre les autorités, enlisées dans des rivalités claniques. Le gouvernement actuel, démissionnaire depuis le mois d’août, expédie les affaires courantes sans pouvoir prendre de décision importante. Le Premier ministre désigné, Saad Hariri, n’a pas réussi pour le moment à former de nouvelle équipe gouvernementale. De nombreux Libanais ont donc le sentiment d’un vide du pouvoir et d’une absence de stratégie claire, tant dans la gestion de la crise sanitaire que de la crise économique. Et l’effondrement financier du pays, autrefois considéré comme un paradis fiscal mais dont le système bancaire est maintenant à bout de souffle, a fait augmenter le taux de pauvreté, qui concerne maintenant 60% de la population libanaise.

Vaincre la tentation de l’exil

Dans ce temps de grande épreuve, de nombreux chrétiens, qui ont parfois la double nationalité française et libanaise, ou qui ont des liens avec des proches à l’étranger, peuvent être tentés de quitter le pays. Dans un message diffusé cette semaine, Mgr Paul Abdel Sater, archevêque maronite de Beyrouth, lançait néanmoins cet appel à ne pas désespérer, et à rester fidèle aux racines libanaises: «Nous ne nous rendrons pas et comment pouvons-nous nous rendre? Notre but est le bien de l'humanité, de chaque être humain et la sanctification de cet Orient?  Nous ne partirons pas d'ici et comment partirons-nous? C'est notre terre que le sang de nos martyrs ont irriguée et où reposent nos saints et nos bien aimés! Nous travaillerons sans relâche et sans fatigue! Nous resterons et nous ne partirons pas!  Nous continuerons et nous ne nous arrêterons pas! Parce que nous sommes chrétiens, signes d'espérance et d'amour dans cet Orient», a-t-il écrit dans un message en arabe diffusé sur les réseaux sociaux.

Par ailleurs, le Liban devrait amorcer sa campagne de vaccination en février. Le ministre de la Santé Hamad Hassan, lui-même atteint par la Covid-19, a annoncé que la campagne de vaccination devrait commencer en février. Un million et demi de doses du vaccin Pfizer-BioNTech devraient être acheminées au Liban grâce à un soutien de la Banque mondiale. Mais de nombreux Libanais expriment leur scepticisme quant à l’efficacité de la vaccination. Un ralentissement sensible de la circulation du virus et du taux de mortalité dans les pays ayant vacciné une partie substantielle de leur population serait probablement un argument nécessaire pour convaincre les plus réticents. La surmortalité enregistrée depuis quelques semaines a en tout cas rendu moins “virtuelle” cette pandémie perçue encore récemment comme lointaine et surmédiatisée par certains Libanais, exposés à d’autres graves difficultés.

Plus de deux millions de morts dans le monde

Au niveau mondial, le triste seuil des deux millions de morts a été officiellement franchi le 15 janvier. Certaines polémiques émergent dans les pays occidentaux quant à une tendance au sur-diagnostic, certains décès attribués au coronavirus pouvant relever d’autres causes, comme des cancers, ou un syndrome de glissement en ce qui concerne les personnes les plus âgées. La surmortalité globale enregistrée en France pour l’année 2020 (environ 50 000 morts de plus) est tout de même proche du nombre de décès officiellement enregistrés comme liés au coronavirus (environ 60 000 sur la même période). Des statistiques comparables sont enregistrées dans la plupart des autres pays européens.

Dans d’autres pays ne disposant pas du même maillage sanitaire et statistique, il est très probable que la part des décès liés au coronavirus soit sous-estimée. Le bilan global officiel de deux millions de morts est donc probablement en dessous de la réalité. À ce désastre s’ajoute aussi la surmortalité liée au manque de prise en charge des autres problèmes de santé, sans oublier la hausse des suicides liée aux difficultés économiques et psychologiques induites par le confinement. Une rare donnée positive concerne la diminution de la mortalité liée aux accidents de la route, du fait de la raréfaction des déplacements.

L’année 2021 risque d’être marquée par une surmortalité globale encore plus importante, car les effets de la vaccination ne se feront probablement pas sentir avant la deuxième partie de l’année. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, l’espérance de vie globale a tendance à refluer. Cette nouvelle décennie s’annonce donc chargée de défis complexes et douloureux, pour toute l’humanité, pour les pays riches comme les pays pauvres, dont le sort est lié. Comme le Pape François l’a souvent expliqué, «personne ne se sauve tout seul». Seul un effort de coopération internationale permettra de vaincre cette pandémie qui, depuis un an, a bouleversé la vie de milliards d’êtres humains.

16 janvier 2021, 16:05