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Dans les environs de Manille, des habitants contraints d'évacuer leurs maisons en raison des intempéries liées au typhon Gori (1er novembre 2020) Dans les environs de Manille, des habitants contraints d'évacuer leurs maisons en raison des intempéries liées au typhon Gori (1er novembre 2020)  (AFP or licensors)

Suicides et pauvreté: les Philippins écrasés par la crise économique

Deux puissants typhons ont frappé le Sud-Est des Philippines en l’espace d’une semaine, causant des dégâts catastrophiques et mobilisant les équipes de secours et de santé, déjà débordées par la pandémie de Covid-19. Confinées depuis 8 mois, les familles défavorisées de l’archipel -et notamment de Manille- subissent le dur contrecoup économique et psychologique de cette crise sanitaire.

Entretien réalisé par Manuella Affejee- Cité du Vatican

Le typhon Goni a balayé l’archipel, surtout le Sud-Est, dans la région de Bicol et l’ile de Luçon, où crues et inondations ont entrainé des glissements de terrain meurtriers et contraint des milliers de personnes à évacuer. Un bilan provisoire fait état d’une dizaine de morts et de 400 000 personnes déplacées, dont beaucoup ont été accueillies dans des églises. Le montant des dégâts matériels, surtout dans le monde agricole, s’annoncent colossaux.

En l’espace d’une semaine, ce sont donc deux typhons qui ont traversé le pays, causant des dommages catastrophiques, mobilisant les équipes de secours et de santé, alors que la pandémie de Covid-19 touche encore les Philippines, qui recensent plus de 300 000 cas et environ 7 000 décès.

L’archipel en est d’ailleurs à son 8e mois de confinement et les conséquences d’une économie à l’arrêt se font sévèrement sentir pour les populations les moins favorisées.

Le père Matthieu Dauchez est le témoin direct d’une paupérisation croissante. Ce prêtre français rattaché au diocèse de Manille, est directeur de l’association Anak-tnk, qui agit auprès des enfants des rues de la capitale philippine :

Le témoignage du père Matthieu Dauchez

«Ces derniers mois, j’ai été vraiment marqué par le refrain qui revient sans cesse chez les familles qui vivent dans les bidonvilles. Elles nous disent qu’elles ne vont pas mourir du Covid mais de la pauvreté. Cela, nous le remarquons dans le service que nous rendons aux familles dans les centres de jour installés dans les bidonvilles, avec un programme de nutrition. Dans certains d’entre eux, les bénéficiaires ont doublé déjà. Les gens n’ont plus rien à manger.

Depuis quelques mois maintenant, il est impressionnant de voir, dans les rues de Manille, que les carrefours se remplissent de mendiants. Et cela est assez symptomatique : tous les chauffeurs de jeepney, qui sont ces transports en commun traditionnels philippins, se sont organisés en groupes pour aller mendier aux feux parce qu’ils ne sont plus autorisés à rouler et qu’ils n’ont plus de quoi survivre. La mendicité, qui était assez discrète aux Philippines et à Manille, est aujourd’hui à tous les carrefours de la ville.

La diaspora philippine infuse beaucoup d’argent dans l’économie locale ; tous les Philippins qui travaillent à l’étranger envoient une bonne partie de leurs revenus à leurs familles restées sur place. Ce rôle, d’ordinaire crucial, est-il amené à revêtir encore plus d’importance en ce temps de crise ?

Il est difficile pour moi de mesurer la quantité d’argent infusée depuis l’étranger, mais il est vrai qu’elle est énorme: on dit qu’il y a à peu près 10% de la population philippine est à l’étranger pour faire rentrer de l’argent pour la famille.

Depuis le début du Covid, on sait que les familles les plus pauvres - et c’est un gros pourcentage de la population de Manille- n’avaient pas plus d’une semaine de réserves financières et alimentaires. Or, nous sommes à huit mois de confinement! Ce sont donc bien les personnes se trouvant à l’extérieur qui ont fait parvenir des fonds pour permettre à leurs familles restées aux Philippines de survivre.

Mais ces personnes qui travaillent à l’étranger prennent aussi la crise sanitaire de plein fouet dans les pays où elles sont. Beaucoup ont même été obligées de revenir. C’est quelque chose qui ne pourra pas durer ; au niveau économique, les familles tirent un peu sur la corde. Pour nous qui sommes sur le terrain, on voit bien que la crise n’est pas derrière: elle est devant. Cette crise économique va arriver sur ces familles dans les prochains mois et il va falloir qu’on y réponde.

Beaucoup de médecins et d’experts alertent sur les conséquences psychologiques de cette crise sanitaire, et notamment du confinement, sur les populations. Aux Philippines, qui en sont à leur 8e mois de confinement justement, avez-vous constaté quelque chose de particulier à ce niveau ?

Dans le cadre de la fondation, nous voyons cela surtout dans le fait que les enfants sont obligés de rester dans les centres et qu’ils sont privés du contact avec leurs familles et cela pèse énormément sur leur moral. (…)

Le témoignage le plus difficile, c’est que le gouvernement philippin a contacté le diocèse de Manille pour répondre à une vague étonnante de suicides. Les autorités étaient très inquiètes d’une augmentation très forte de nombre de suicides et elles ont demandé au clergé de Manille d’intervenir pour essayer d’aider, d’accompagner les familles pour éviter cette crise-là.

Donc il y a un impact psychologique qui est monumental. Nous n’en avons pas souffert directement dans le cadre de la fondation, mais dans le diocèse de Manille, les prêtres ont vraiment été appelés à la rescousse pour accompagner les familles.

Quel est l’appel que vous souhaiteriez lancer ?

Eventuellement un double appel. Le premier serait que cette crise sanitaire ne ferme pas nos cœurs. Le plus pauvres sont évidemment les premières victimes de cette crise économique, le drame serait que nos cœurs se ferment et qu’on ne les aide plus. Les œuvres de charité voient les dons chuter parce que les gens ont peur de ne plus avoir les moyens. Mais c’est dans le partage qu’on va vaincre cette crise.

Le deuxième appel : si les auditeurs pouvaient vraiment prier pour nous tous ici. La crise est difficile à gérer et on sait qu’on ne tiendra debout qu’avec l’aide du Bon Dieu. On vient donc mendier encore votre prière.»

06 novembre 2020, 12:39