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Le futur Premier ministre Yoshihide Suga remet un bouquet de fleurs à son prédécesseur Shinzo Abe, le 14 septembre 2020 à Tokyo. Le futur Premier ministre Yoshihide Suga remet un bouquet de fleurs à son prédécesseur Shinzo Abe, le 14 septembre 2020 à Tokyo.  (AFP or licensors)

Japon: un bilan en demi-teinte pour Shinzo Abe

Le Japon a un nouveau Premier ministre : Yoshihide Suga, choisi par les membres de son parti pour remplacer Shinzo Abe. Ce dernier, à la tête du gouvernement pendant huit ans, a tenté de redynamiser l’économie japonaise, avec un bilan mitigé. Il a aussi fait évoluer la politique étrangère du pays pour le replacer sur le devant de la scène internationale.

Entretien réalisé par Xavier Sartre – Cité du Vatican

Sans surprise, le Parti libéral-démocrate (PLD), au pouvoir au Japon, a élu ce lundi à une écrasante majorité Yoshihide Suga comme chef. Secrétaire général du gouvernement et conseiller de Shinzo Abe, démissionnaire pour raison de santé, cet homme de 71 ans devient de facto le nouveau Premier ministre. Le Parlement doit entériner formellement ce choix mercredi.

Shinzo Abe, au pouvoir depuis les élections de 2012, a mis un terme à huit années de pouvoir, ce qui constitue un record pour le pays. Cette longévité s’explique par plusieurs raisons, et notamment son «habileté» à tenir son parti, estime Guibourg Delamotte, spécialiste du Japon et maître de conférences à l’INALCO, l’institut national des langues orientales, à Paris.

Shinzo Abe «a su renouveler chaque année la composition de son gouvernement et des postes de son parti», contentant ses membres et l’ensemble du personnel politique, explique Guibourg Delamotte. «Il a assuré aussi son contrôle sur l’administration» poursuit-elle, grâce à une réforme adoptée en 2014 qui permet au Premier ministre de nommer aux plus hauts emplois de l’administration publique. Autre facteur expliquant sa présence aussi longtemps au pouvoir: une attitude plus musclée et moins respectueuse envers l’opposition. Les précédents Premiers ministres, depuis les années 1950, avaient l’habitude d’écouter et de prendre en compte certains avis de l’opposition pour éviter de se retrouver dans un face-à-face politique. Shinzo Abe n’a ainsi pas ainsi esquivé les polémiques ou les tensions.

Un bilan économique en demi-teinte

Shinzo Abe est arrivé aux affaires alors que le Japon, comme de nombreux pays, tentait de se sortir de la dépression économique commencée en 2008 avec la crise des subprimes. Il quitte le sommet de l’État alors que le pays tente de surmonter une autre crise, née de la pandémie de Covid-19. Entre temps, Shinzo Abe a mené plusieurs réformes pour dynamiser une économie marquée par la déflation depuis les années 1990. Mais «la politique de relance n’a pas très bien marché» reconnait Guibourg Delamotte.

«Il a réussi à sortir le Japon de la déflation, tout juste», concède-t-elle, grâce à une politique monétaire très active, menée en collaboration avec la Banque centrale. Le but était de faire baisser la valeur du yen pour doper les exportations. Mais la devise est demeurée est une monnaie refuge pour les investisseurs étrangers et cette tentative de relance monétaire a en grande partie échoué.

Shinzo Abe a mené par ailleurs plusieurs réformes structurelles pour poser les bases d’une croissance sur le long terme, en modifiant notamment la politique agricole, la tournant davantage vers l’exportation, ou en facilitant l’arrivée de travailleurs migrants pour pallier le manque de main d’œuvre dans certains secteurs.

Un travail de mémoire

Shinzo Abe n’a jamais caché le respect qu’il avait pour les militaires japonais de la Seconde Guerre mondiale. Ses visites au sanctuaire Yasukuni, un cimetière militaire où reposent des Japonais jugés coupables de crimes de guerre par les Alliés après la Seconde Guerre mondiale, ont choqué et provoqué des tensions diplomatiques avec la Corée du Sud et la Chine. Pourtant, au-delà de ce geste symbolique mal perçu, Shinzo Abe a tendu la main à ses voisins.

«Il a fait un gros effort ; il a vraiment cherché à améliorer pendant la première partie de son mandat les relations avec la Corée du Sud, en particulier en négociant avec la présidente Park Guen-hye un nouvel accord pour les femmes de réconfort, pour les indemniser» précise Guibourg Delamotte. Un précédent texte avait établi des indemnités dans les années 1960 et le Japon s’était toujours prévalu de cela pour éviter tout dédommagement supplémentaire. «Le Japon a mis de l’eau dans son vin» estime ainsi la chercheure.

Le Premier ministre s’est montré également volontaire sur les questions de mémoire vis-à-vis de l’Australie au sujet des prisonniers de guerre, et des États-Unis, se rendant notamment à Pearl Harbor et convainquant le président américain Barack Obama de rencontrer des survivants des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Concernant la Chine, Shinzo Abe a vraiment essayé de la «ménager» poursuit-elle, expliquant que le gouvernement japonais n’a pas récemment trop accablé Pékin pour sa gestion de la pandémie de Covid-19.

Au niveau international, Shinzo Abe s’est montré tout autant volontariste, désireux de replacer le Japon sur l’échiquier mondial, jouant la carte de la médiation, comme avec l’Iran, ou engageant davantage le pays dans des coalitions armées. Les évolutions en ce domaine sont timides, mais montrent clairement la volonté durant ces huit dernières années de la part du chef du gouvernement, de donner une nouvelle dimension à son pays. 

Entretien avec Guibourg Delamotte
14 septembre 2020, 12:14