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Des jeunes nettoient les couloirs de l'hôpital Al-Roum à Beyrouth, le 6 août 2020 Des jeunes nettoient les couloirs de l'hôpital Al-Roum à Beyrouth, le 6 août 2020  (ANSA)

Liban: les hôpitaux, reflets d’un peuple partagé entre colère et solidarité

Les hôpitaux de Beyrouth restent sous pression après la double explosion qui a ravagé mardi soir la capitale libanaise, faisant au moins 158 morts et plus de 6 000 blessés. Témoignage d’un médecin-ophtalmologiste, qui, après la situation d’extrême urgence des premières heures, fait part du ressentiment grandissant de la population contre la classe politique.

Propos recueillis par Adélaïde Patrignani et sr Bernadette Reiss – Cité du Vatican

À 8 kilomètres au Nord du port de Beyrouth, l’hôpital international “Eye and Ear” a subi de plein fouet le drame qui s’est déroulé mardi 4 août dans la capitale. D’abord les secousses et les vitres se brisant au moment de la double explosion, puis les scènes de panique dans les couloirs, les premières nouvelles qui arrivent par bribes, et bientôt les patients, par dizaines.

De graves blessures

Pendant la guerre, témoigne le docteur Corinne Lahoud, médecin actuellement en spécialisation pour devenir ophtalmologiste, il n’était pas rare que quatre patients soient accueillis en même temps aux urgences de cet établissement spécialisé dans le domaine des yeux et ORL. Mardi, vingt-cinq blessés sont arrivés… soit autant d’opérations, souvent lourdes, qui se sont enchaînées toute la nuit, jusqu’au lendemain matin. Éprouvée, la jeune médecin décrit des blessures «horribles» causées par les éclats de vitre, ayant rendu des personnes aveugles.

Quelques jours après la catastrophe, l’hôpital est moins saturé, mais les ressources matérielles manquent. La crainte d’un regain de cas positifs au coronavirus est également perceptible, car les mesures habituelles de prévention n’ont pu être respectées dans le chaos qui s’est emparé de tous les établissements de santé mardi soir.

Solidarité internationale

Face à l’urgence, en réponse à l’appel lancé par le Premier ministre Hassan Diab a lancé «à tous les pays amis et aux pays frères», les promesses d’aide ne se sont pas fait attendre, notamment concernant le secteur sanitaire.

Mercredi, le Koweït a ainsi fait état de l'arrivée au Liban d'un avion contenant de «l'aide médicale». Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a lui annoncé ouvrir un hôpital de campagne dans la capitale libanaise. Le président français Emmanuel Macron avait dit la veille sur Twitter qu'un détachement de la sécurité civile et «plusieurs tonnes de matériel sanitaire» seraient envoyés au Liban.

Un responsable de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Michael Ryan, a quant à lui affirmé que l'institution onusienne avait «commencé à expédier des kits de traumatologie et de chirurgie depuis l'entrepôt régional de Dubaï».

Des pays du Golfe, dont certains ont des relations diplomatiques et économiques étroites avec le Liban, ont aussi offert leur aide, comme le Qatar, l’Iran ou la Jordanie. La Turquie, la Tunisie, l’Algérie, les États-Unis et quelques pays européens ont aussi annoncé l’envoi de renforts matériels et humains.  

Les Libanais demandent des comptes au gouvernement

Mais la population libanaise réclame aussi de la transparence concernant les causes de la double explosion du dépôt de 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium, stockées «sans mesures de précaution» dans le port de Beyrouth. «On n’a pas du tout confiance en notre gouvernement. […] On a peur, on a besoin d’aide, on veut au moins comprendre ce qui s’est passé», déclare le docteur Corinne Lahoud. Le drame semble avoir décuplé la colère des habitants envers leur classe politique, accusée de corruption. Ils sont d’ailleurs nombreux, et de toutes convictions religieuses, ceux qui ont prévu de se retrouver place des Martyrs ce samedi après-midi, dans le centre de la capitale libanaise, pour dénoncer l’incurie de la classe politique.

«Tout le monde est choqué, triste, traumatisé». «Les gens sont révoltés. […] Ils ne vont pas se taire, c’est sûr», estime la jeune médecin. À son peuple dont elle loue l’amour de la vie et de la famille, et la volonté de reconstruire une capitale en ruines, Corinne souhaite que cette calamité soit la dernière d’une trop longue liste, car, confie-t-elle, «on est vraiment à bout, complètement à bout»

Un samedi de colère

Ce samedi après-midi, des milliers de manifestants sont attendus place des Martyrs, dans le centre de Beyrouth pour crier leur colère face à une classe politique en laquelle il ne font plus confiance. « Samedi de la colère » a titré ce samedi matin l’Orient le Jour, le grand quotidien francophone libanais. 

Des cordes de pendus et des potences sont apparus à plusieurs endroits de la ville ces derniers jours, un message sans ambiguïté qui démontre l’état de ras-le bol de tant de Libanais. Colère de la rue mais aussi colère de certains élus. Depuis l’explosion de mardi dernier plusieurs responsables ont claqué la porte de leur parti ou démissionné de leurs fonctions, ne se reconnaissant plus dans cette élite politique conspuée et appelant à l’unité entre personnes indépendantes. C'est le cas ce samedi matin, des députés phalangistes du parti Kataeb, dont la formation politique a payé un lourd tribu dans l’explosion avec la mort de son secrétaire général., Nizar Najarian, enterré à Beyrouth.

Plusieurs dizaines de protestataires ont afflué aux abords du Parlement dans l'après-midi. Certains d'entre eux ont lancé des projectiles vers les barrières érigées pour entraver les accès au bâtiment. La police a répondu en tirant des grenades lacrymogènes. En fin d'après-midi, des protestataires ont réussi à pénétrer à l'intérieur du ministère des Affaires étrangères, fortement endommagé par la double explosion de mardi, et y ont déployé une banderole sur laquelle on peut lire : "Beyrouth, ville sans armes", en référence au Hezbollah, et "capitale de la révolution". 

Alors que l'essentiel des manifestations de sont déroulées dans un climat pacifique, certains manifestants se sont affrontés violemment avec les forces de l'ordre. Un policier a été tué rapporte l'AFP. Le quartier général de l'Association des banques dans le centre de Beyrouth, a par ailleurs été prise d'assaut par certains protestataires qui ont tenté d'y mettre le feu avant d'être délogés par l'armée.

Dans un discours télévisé prononcé samedi soir, le premier ministre Hassan Diab a annoncé qu'il allait proposer des élections anticipées pour «permettre de sortir de la crise structurelle» que traverse le pays. 

Témoignage du Dr Corinne Lahoud

Écoutez aussi le témoignage de Lori, 22 ans, étudiante à Beyrouth:

Témoignage de Lori, étudiante

(Avec AFP, l'Orient-Le Jour. Mis à jour à 20.00)

08 août 2020, 14:08