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Vatican News
Vue sur l'Assemblée Nationale du Mali, à Bamako, le 16 juin 2020 Vue sur l'Assemblée Nationale du Mali, à Bamako, le 16 juin 2020  (AFP or licensors)

Au Mali, le coronavirus exacerbe les tensions au sein de la population

Au Mali, l'opposition au président Ibrahim Boubacar Keïta a appelé à une nouvelle manifestation pour protester contre la poursuite de la violence, qui se déchaine en particulier dans le nord, où opèrent des groupes djihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Pour l'analyste Marco Di Liddo, les répercussions du coronavirus ont suscité «une colère supplémentaire au sein de la population», dans un pays également en proie à la corruption et à la stagnation économique.

Giada Aquilino - Cité du Vatican

Dissiper une crise politique qui s'est aggravée entre mars et avril de l'année dernière lors des élections législatives, tel est l'objectif de la mission au Mali de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), réunie depuis hier, 18 juin, à Bamako. Au même moment, l'opposition au président Ibrahim Boubacar Keïta appelait la population à descendre dans la rue pour un nouveau rassemblement de protestation, après celui du 5 juin dernier.

L'alliance appelant à la démission du chef de l'État, dirigée par l'imam Mahmoud Dicko, a en effet rejeté la proposition de confrontation faite par Keïta devant des manifestants, qui l'accusent de ne pas pouvoir faire face à la violence ethnique, à celle des groupes armés et aux attaques de plus en plus fréquentes dans le nord par des miliciens djihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique.

Par ailleurs, au contexte de stagnation économique s’ajoute la crise sanitaire: au Mali, la Covid-19 a déjà touché plus de 1800 personnes, et provoqué plus de 100 décès. Marco Di Liddo, analyste du Centre d'études internationales (CeSi), nous donne des précisions sur la situation.

Entretien avec Marco Di Liddo

«La situation actuelle au Mali voit plus de 4 millions de personnes traverser une profonde urgence humanitaire: ce sont des personnes qui n'ont pas accès aux services de base, qui souffrent d'une situation alimentaire précaire et qui doivent se battre avec les aléas d'une guerre qui dure depuis 2012 et d'un climat de plus en plus violent envers le pays, qui ne permet pas le développement des activités économiques de manière appropriée. Sur cette base d'urgence, ce sont les milices ethniques et les mouvements djihadistes qui capitalisent sur le mécontentement, en exploitant la colère populaire et en la transformant en violence. La situation sécuritaire est très grave, car le pays ne s'avère pas capable de mettre fin à la violence des mouvements djihadistes, ni même de construire un dialogue pacifique et efficace avec toutes les composantes ethniques, à commencer par les Touaregs et les Peuls, qui souhaitent une réforme du système.

Les groupes extrémistes actifs dans le nord sont-ils liés d'une manière ou d'une autre aux courants djihadistes de l'Afrique subsaharienne?

Oui, le Sahel est depuis quelques années le laboratoire djihadiste par excellence du continent africain, un endroit où les instances idéologiques originales du djihadisme provenant d'Afrique du Nord ont fusionné avec les problèmes critiques et les vulnérabilités ethniques de l'Afrique subsaharienne. On a donc créé un mélange sans précédent sur le continent, qui parvient à conditionner les régions du nord et du sud.

Ces derniers jours, les forces françaises et locales ont tué l'émir d'Al-Qaïda au Maghreb islamique, Abdelmalek Droukdel. Quels sont les contingents sur le terrain dans le nord du Mali?

Les acteurs militaires les plus actifs peuvent être regroupés en trois groupes. La mission Minusma des Nations-Unies, qui a pour mission de mener des activités de maintien de la paix et de maintien de l'ordre dans la région. Il y a aussi pléthore de missions européennes qui s'occupent principalement de la formation des forces locales. Et puis nous avons la task force du G5 pour le Sahel: Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie et Tchad. En plus de tout cela, il y a la France, qui est l'acteur le plus actif avec plus de 3 000 hommes.

Quels sont les intérêts en jeu dans la région?

La pacification du Sahel est un enjeu fondamental, à différents égards. Le premier, concernant par exemple les intérêts communs européens et africains, est de mettre fin au terrorisme et à l'insurrection ethnique qui rend difficile toute forme de stabilisation de la région et la promotion de programmes d'amélioration économique et humanitaire. Deuxièmement, il y a un intérêt à arrêter la dynamique de l'immigration clandestine, qui n'est pas seulement une question politique pour l'Europe mais un problème de sécurité pour les pays du Sahel, car elle augmente le flux d'argent disponible pour les réseaux criminels et terroristes. En outre, il ne faut pas oublier que les pays du Sahel disposent de ressources minérales, telles que des terres rares, de l'or et même, dans certains cas, des gisements d'hydrocarbures.

En cette période d'urgence liée au coronavirus, pourquoi ces manifestations massives contre le président ont-elles lieu maintenant au Mali ?

Le président est accusé de ne pas donner de réponses adéquates aux problèmes mentionnés ci-dessus, et aussi d'une gestion personnaliste et individualiste des affaires publiques. Malheureusement, c'est un mal dont plusieurs présidents africains sont accusés. Bien sûr, le coronavirus, avec ses impacts économiques, a suscité une colère supplémentaire au sein de la population, car il a affecté l'économie, et il a surtout appauvri le secteur agricole : 70% de la main-d'œuvre malienne est employée dans l'agriculture. Avec les mesures de confinement, les ouvriers agricoles et les travailleurs du secteur primaire se sont retrouvés sans revenu, et la colère populaire s'est donc accrue de plus en plus.

Qui dirige l'alliance de l'opposition, qui appelle à la démission du chef de l'État?

Le personnage qui a émergé le plus vigoureusement est l'imam Mahmoud Dicko, un religieux très célèbre dans le pays: il vient de Tombouctou, dans le nord, et était à la tête de la plus grande mosquée de Bamako, le principal lieu de culte au Mali. C'est un homme de longue expérience politique: dans le passé, il a soutenu la candidature de Keïta à la présidence, mais il s'en est ensuite distancé. Aujourd'hui, il dirige l'opposition et, surtout, au niveau international, il est connu comme le principal "avocat" dans la ligne du dialogue avec les mouvements djihadistes: il soutient que pour résoudre la crise au Mali, il faut mettre en place une table des discussions pour parler avec les insurgés, avec ces mouvements radicaux».

19 juin 2020, 16:17