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Femmes yézidis devant le temple de Lalish, près de Dohuk Femmes yézidis devant le temple de Lalish, près de Dohuk  (AFP or licensors)

Le difficile retour chez eux des Yézidis

Les Yézidis ont été une des principales cibles de l’Organisation de l’État islamique lors de l’occupation du nord de l’Irak, à partir de 2014. Les hommes étaient tués, les femmes et les enfants réduits en esclavage. Si la menace djihadiste apparaît conjurée, le retour à la vie normale se fait attendre à cause de la crise sanitaire due à la covid-19 et à l’intervention turque dans le nord de l’Irak contre le PKK.

Entretien réalisé par Xavier Sartre – Cité du Vatican

Ce samedi 13 juin, ils sont 211 Yézidis à quitter trois camps de déplacés du Kurdistan irakien dans lesquels ils vivaient depuis plusieurs années dans des conditions très précaires. Laissant derrière eux Dawdya, Chamashko et Bersey, ils ont pris la direction de la ville de Sinjar, leur fief historique, qu’ils avaient abandonné en 2014 pour fuir les exactions et les massacres des combattants de l’Organisation de l’État islamique. Considérés comme des satanistes par les djihadistes, leurs membres ont été persécutés : les hommes ont été le plus souvent exécutés, les femmes réduites en esclavage sexuel.

 

Les Yézidis, une des minorités de la mosaïque irakienne, se caractérisent par leur religion qui remontent à l’Antiquité et qui a survécu à la christianisation puis à l’islamisation de la région. On nait yézidi, on ne le devient pas, a-t-on coutume de lire. Leur nombre est estimé aujourd’hui dans la région de Sinjar à un peu plus de 50 000, bien loin des 600 000 qui y vivaient avant la guerre.

Covid-19 et ntervention armée turque

Dans ce contexte, le retour de dizaines de Yézidis sur leurs terres est un pas positif mais ô combien difficile. Au contexte géopolitique défavorable, s’ajoute la crise sanitaire qui frappe l’Irak. «Avec la covid-19, la frontière entre la région autonome du Kurdistan irakien et le restant du pays est aujourd’hui fermée ; un certain nombre de familles ont pu rentrer chez elles mais d’autres sont bloquées à quelques kilomètres de Sinjar, explique Loys de Pampelonne, directeur pays Irak de l’Œuvre d’Orient, joint à Erbil. Cela crée une très forte tension. Beaucoup de familles comptaient et espéraient pouvoir rentrer chez elles et la situation sanitaire et politique ne le leur permet pas. Cela crée donc de la déception. On voit des camions de familles qui attendent désespérément aux check-points.»

Ceux qui sont déjà revenus à Sinjar et ses environs doivent cependant faire face à un autre problème : l’intervention militaire de la Turquie dans le nord de l’Irak contre les positions du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, qui a depuis longtemps installé des bases depuis lesquelles il mène ses opérations sur le territoire turc. Mercredi 17 juin, l’armée turque a lancé l’opération «Griffe du tigre» mobilisant des forces spéciales appuyées par des hélicoptères et des avions de combat. Dans les jours précédents, elle a intensifié ses bombardements notamment sur la ville de Sinjar.

Justice nécessaire

«Aujourd’hui, les Yézidis sont entre le marteau et l’enclume et se retrouvent dans un grand jeu géopolitique local et malheureusement plus personne ne pense à eux» reconnait Loys de Pampelonne. Si le PKK a été une force résistant à Daesh permettant de sauver de nombreuses vies yézidis, ils deviennent, en étant pris pour cible par les Turcs, une source d’insécurité pour la minorité. «Ces bombardements empêchent des familles de rentrer chez elles. Beaucoup d’entre elles préfèrent rester à Dohuk, dans les camps de réfugiés dans des conditions extrêmement dures», précise le directeur de l’Œuvre d’Orient en Irak.

Les Yézidis qui ont pu trouver refuge à l’étranger, notamment en Europe, sont encore loin de revenir. «Vu la situation aujourd’hui en Irak, beaucoup de famille n’y envisagent plus un avenir sur le long terme» reconnaît Loys de Pampelonne.

Au-delà des difficultés sécuritaires, sanitaires, économiques et sociales qui ralentissent ou empêchent le retour des Yézidis, un élément essentiel leur permettant de recommencer à vivre sereinement là où ils ont toujours vécu, n’a pas encore été véritablement abordé. C’est «la soif de justice», explique le représentant de l’Œuvre d’Orient. «Tant qu’il n’y a pas eu un vrai tribunal qui peut mettre en avant les responsabilités des uns et des autres, juger les gens et mettre en face les responsabilités des uns et des autres, la réconciliation et l’espoir de pouvoir revivre dans son pays sont très ténus» poursuit-il, saluant les efforts de l’ONU pour aller dans cette direction. «Il faut solder le passé» pour «pouvoir faire son deuil et mieux envisager un avenir». Un chemin encore long à parcourir.

Entretien avec Loys de Pampelonne de l'Œuvre d’Orient
18 juin 2020, 08:13