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Le président Nicolas Maduro en meeting devant des militaires au palais de Miraflores à Caracas, ce 5 mai 2020. Le président Nicolas Maduro en meeting devant des militaires au palais de Miraflores à Caracas, ce 5 mai 2020.  

Venezuela: le Covid-19 contribue à renforcer l’usage politique de la peur

Le président Nicolas Maduro a décrété le confinement de la population dès le 17 mars. Les sorties sont interdites sauf pour se soigner ou s’alimenter. Dans ce pays qui manque de tout, la dépendance aux aides de l’État augmente. Pour renforcer son pouvoir, le président qui bénéficie du soutien de l’armée, aurait également accru la répression contre ceux qui contesteraient son autorité.

Entretien réalisé par Marie Duhamel – Cité du Vatican

Des «mercenaires» venus de Colombie par la mer auraient tenté d’infiltrer le Venezuela, le week-end dernier, pour y fomenter un coup d’État contre le président Nicolas Maduro. Les autorités en place à Caracas ont révélé le complot déjoué par les forces armées, annonçant la mort de huit «terroristes» puis ce mardi la capture de deux hommes de nationalité américaines. Le président Maduro en personne a montré le passeport des deux captifs sur la chaîne publique VTV.

Le président américain Donald Trump assure que son gouvernement n'a «rien à voir» avec la tentative d'«invasion» maritime.

L’opération avortée intervient un peu plus d'un an après l'appel au soulèvement de l'armée lancé par l’opposant n°1 du pouvoir. Juan Guaido s’était alors autoproclamé président par intérim du pays. Il avait le soutien de foules entières dans la rue et de dizaines de chefs d’État à travers le monde, dont celui de Donald Trump. Une alternative politique était envisagée et avec elle la fin du marasme économique et social.

Un an plus tard, retour à la case départ. Le mouvement de contestation s’est essoufflé, et le coronavirus est arrivé, donnant au président Maduro l’opportunité de consolider son pouvoir, en commençant par confiner la population dès le 17 mars.

Entretien avec l'historienne Frédérique Langue

Le confinement de la population est pour Nicolas Maduro «une occasion d’appliquer des mesures de contrôle social encore plus ‘efficaces’», explique l’historienne Frédérique Langue. Selon la directrice de recherche au CNRS, rattachée à l’Institut d’Histoire du temps présent, «87% de la population est pauvre ou en dessous du seuil minimal décent, ne mangerait pas à sa faim». Ces populations se retrouvent toujours plus dépendantes de l’Etat pour subvenir à leur besoin. Face à l’extrême pauvreté qui progresse dans le pays depuis six ans, le gouvernement a en effet mis en place «des comités d’approvisionnement liés à la plateforme Patrie» qui délivre des carnets de bons d’alimentation.

Mais cela ne suffit pas, en témoigne des manifestations pour réclamer de la nourriture qui se sont parfois muées en scènes de pillages, comme le 24 avril dernier à Cumanacoa, dans l’est du pays.

Frédérique Langue rappelle aussi que l’aide de l’État est «théorique» dans un pays qui manque de tout, où les coupures d’électricité et d’eau sont régulières. Face à la pandémie, l’historienne évoque, à titre d’exemple, le manque d’eau et de savon pour se laver les mains.

Un système sanitaire totalement défaillant

Le 8 avril dernier, Nicolas Maduro ordonnait l’hospitalisation des malades du Covid-19, assurant que le système hospitalier du pays disposait de 23 500 lits pour les accueillir. Le jour même les experts indépendants du Réseau de défense de l’épidémiologie nationale affirmait que le pays n’avait que 206 places en soins intensifs, la moitié à Cacacas, la capitale.

 «Les trois quarts des hôpitaux n’ont pas d’eau courante. Il n’y a pas de gas (…) les malades doivent apporter leurs propres médicaments et même le linge pour leurs lits», explique la chercheuse, déplorant une situation catastrophique avant même l’arrivée du virus. Les médicaments venaient souvent des membres de la diaspora, même les liaisons aériennes sont actuellement interrompues.

Arrestations

«L’épidémie a contribué à renforcer les usages politiques de la peur» ajoute Frédérique Langue. Plusieurs milieux sont affectés par la répression : les opposants, la presse et les habitants des quartiers populaires.

Depuis le début du confinement, le régime a procédé à une multiplication des arrestations pour motifs politiques. Plusieurs proches de Juan Guaido, peut-on lire dans un article du quotidien El Pais intitulé «Les prisonniers du coronavirus au Venezuela», mais aussi une douzaine de journalistes et même de personnes malades qui protestaient dans la rue, précise la directrice de recherche au CNRS.

Exaspération populaire

Au Venezuela, «pays en état de catastrophe permanente » selon Frédérique Langue, la population peine à acheter de quoi se nourrir ou se soigner à cause d’une inflation à plus de 9 000% l’année dernière et des pénuries. Les manifestations massives de citoyens soutenant l’opposition ne sont plus, mais la précarité quotidienne accrue par le confinement a poussé, ici et là, des personnes à descendre dans la rue.

Fin avril, la presse régionale vénézuélienne fait état de manifestations contre la hausse des prix des denrées alimentaires dans les Etats de Monagas, dans l'est, de Portuguesa, dans l'ouest et de Bolivar, au sud. Dans cette région, le rassemblement du 24 avril à Upata a abouti sur des pillages. Un homme de 28 ans a été tué par balle. La veille, sept personnes ont été blessées, dont deux par armes à feu, lors de manifestations qui elles aussi ont tourné aux pillages dans l'Etat de Sucre, dans l'est, selon un député de l'opposition.

Un pouvoir pérenne grâce au soutien des militaires

Le raz-le-bol est évident mais n’entame pas l’assise du président Maduro qui peut compter sur le soutien des forces armées, «plus que Hugo Chavez qui était pourtant du sérail» précise Frédérique Langue.

Il y a d’abord une figure incontournable, celle de Vladimir Padrino Lopez qui a résisté au poste de ministre de la Défense depuis 2014 malgré la proclamation de Juan Guaido, les défections de plus de mille gradés ayant traversé la frontière avec la Colombie ou des accusations de collaboration avec les Etats-Unis.

Nicolas Maduro peut également compter sur l’appui de tout un groupe de généraux loyaux, des militaires dénoncés pour corruption, mis en examen aux Etats-Unis, «une épée de Damoclès» explique la chercheuse. «Le groupe des 35 généraux est présent dans la haute administration mais ferait également des affaires avec des entreprises publiques» qui sont « clé pour la survie de l’État» poursuit-elle.

Les Fuerzas de acciones especiales (forces d'actions spéciales) répondent aussi aux ordres de Nicolas Maduro. Il s’agit d’une unité de la police vénézuélienne créée par le président en avril 2016 pour combattre initialement le crime organisé et le narcotrafic et qui sème aujourd’hui la terreur dans les milieux populaires.

Dépendance au pétrole

Au Venezuela, selon un décret présidentiel seuls les militaires et les membres du personnel soignant ont accès aux pompes à essence. Le pays, confronté à une mono-dépendance aux revenus tirés du pétrole, se retrouve quasi à sec

La semaine dernière, le président Nicolas Maduro a nommé un nouveau ministre du pétrole, un chaviste dur, ancien ministre de l’Intérieur sous le coup de sanctions américaines. Tareck El Aissami a eu pour mandat de «restructurer et réorganiser» le secteur pétrolier alors que les prix du brut s’effondraient sur les marchés, non sans conséquences économiques pour le pays.

Entretien avec l'historienne Frédérique Langue

Aujourd’hui, la production quotidienne (100 000 baril de brut /jour alors qu’elle était autrefois de 700 000) est celle des années trente alors que le pétrole était moins cher et la population était moins nombreuse. Celle-ci a ralenti en raison «d’une administration déficiente, de l’expulsion du personnel technique à la suite de grandes grèves nationales et de la non maintenance des infrastructures» et en particulier des raffineries pourtant «essentielles» pour traiter le pétrole lourd vénézuélien, affirme Frédérique Langue. 

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06 mai 2020, 13:00