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Des Soudanais faisant la queue devant une boulangerie de Khartoum, le 9 avril dernier. Des Soudanais faisant la queue devant une boulangerie de Khartoum, le 9 avril dernier.  (AFP or licensors)

Le gouvernement civil sous pression au Soudan

Au terme de quatre mois de manifestations populaires contre la hausse des prix du pain au Soudan, le président Omar el-Béchir était renversé l'an dernier : la fin de 30 ans de règne. Depuis, civils et militaires se sont entendus sur un partage du pouvoir. Un conseil souverain et un gouvernement civil se sont mis en place il y a sept mois. Que sont-ils parvenus à accomplir ? L'analyse de Marc Lavergne, chercheur au CNRS et spécialiste du Soudan.

Entretien réalisé par Marie Duhamel - Cité du Vatican

Quatre mois après le début de manifestations populaires contre la hausse du prix du pain, le 11 avril 2019, le président soudanais Omar el-Béchir, 76 ans, est destitué après trente ans de pouvoir (1989-2019). Dénonçant un coup d’État des militaires, des dizaines de milliers de personnes se retrouvent à Khartoum pour former un gigantesque sit-in devant le quartier général de l’armée qui a formé un Conseil souverain censé assurer la transition vers un pouvoir civil.

Le mouvement de protestation, sceptique, réclame des garanties. Il reste deux mois dans la rue et entame de premières négociations avec les militaires qui s'achèvent brusquement. Le 3 juin, le sit-in est dispersé par la force. Les paramilitaires des Forces de soutien rapide (RSF) sont accusés, le Conseil militaire de transition ordonne une enquête. On compte des dizaines de morts.

L’Union africaine et l’Éthiopie proposent leur aide. Grâce à leur médiation, de nouvelles tractations sont lancées entre les militaires et l'Alliance pour la liberté et le changement (ALC), fer de lance de la contestation. Finalement, ils s’entendent sur la nécessité de signer des accords de paix avec les groupes rebelles du Darfour, des États du Nil Bleu et du Kordofan-Sud, et sur un partage du pouvoir pendant trois ans, le temps de conduire le pays à un système démocratique représentatif, avec un parlement et des institutions représentant le peuple.

Le Conseil souverain, composé de six civils et cinq militaires -son chef étant un homme clé de l’ancien régime, le général Abdel Fattah al-Burkane- se double d’un gouvernement dirigé par un ancien économiste de l’ONU, Abdallah Hamdok. Des élections sont prévues en 2022.

Aux affaires depuis le mois de septembre, qu’est parvenu à accomplir le premier gouvernement post-Béchir ? Quels changements a-t-on pu constater dans le pays ? Marc Lavergne est chercheur au CNRS, spécialiste du Soudan.

Entretien avec Marc Lavergne, chercheur au CNRS

Aujourd’hui, Marc Lavergne note «une évolution notable» quant à la liberté d’expression. «Les habitants du Soudan central ou des grandes villes» expriment désormais leur opinion politique librement. Il en va autrement, remarque-t-il, dans les régions périphériques qui sont encore en rébellion.

La paix n’est pas encore acquise dans les trois zones de conflit. Un "cessez-le-feu permanent" y a pourtant été décrété en octobre dernier, après le début de pourparlers de paix inter-soudanais amorcés à Juba. Alors qu’il participe à ces négociations, le ministre de la Défense, le général Jamal al-Din Omar, meurt officiellement de maladie, le 25 mars dernier.

Remplir l’assiette des Soudanais, une priorité

Les gens respirent un air de liberté nouveau, mais leurs conditions de vie n’ont pas changé. «La production est à l’arrêt. Le pays a un endettement colossal (…) La livre soudanaise est extrêmement dépréciée. Les caisses de l’État sont dépourvues de dollars américains, empêchant le pays d’importer l’essence et la farine», explique Marc Lavergne.

Pour redresser la barre de l’économie soudanaise, un économiste, ancien haut-fonctionnaire de la Banque mondiale, a été désigné Premier ministre. Abdallah Hamdok a le soutien de la communauté internationale, mais cela n’a pas suffi, souligne le chercheur «à remplir les caisses de l’État» ni à lever les sanctions imposées à l’ancien régime, notamment par la justice américaine.

À Khartoum, il faut actuellement six heures pour faire un plein d’essence, trois heures pour acheter du pain, rapportent des témoignages recueillis par l’AFP. Un quart des Soudanais seraient actuellement dans une situation d’extrême pauvreté.

Une expérience démocratique menacée

«Il existe une certaine rancœur, de plus en plus de récriminations au sien de la population, parmi ces jeunes qui se sont mobilisés et se sont sacrifiés pour que les choses changent. Une frustration entendue par les militaires qui attendent le gouvernement civil au tournant pour reprendre la main» analyse Marc Lavergne. Les militaires détiennent deux ministères régaliens de l’exécutif : la Défense et l’Intérieur. Autrement dit, «ils représentent toujours la force qui peut se retourner contre le gouvernement et la population», explique le chercheur, à moins que les civils ne se rangent derrière eux s’ils continuent à ne pas pouvoir se nourrir correctement. En tout état de cause : «la menace grandit et elle pourrait faire capoter l’expérience démocratique au Soudan».

Le spécialiste du Soudan souligne l’«inconscience ou l’inconstance de la communauté internationale qui refuse de verser des liquidités», alors que le pays qui a du potentiel au niveau agricole ou minier a besoin d’investissements. Au mieux, certains pays, comme la France, acceptent d’éponger la dette du pays, soit «60 milliards de dollars auquel il faut ajouter 15 milliards dus à la Chine», développe-t-il. Du côté du gouvernement, Marc Lavergne note une certaine «nonchalance soudanaise» qui n’aide pas à accélérer les processus.

Attentat contre le Premier ministre

Le 9 mars, le Premier ministre échappe à un attentat à Khartoum, décrit comme une tentative de faire dérailler le processus de transition.

Qui pourrait en être l’auteur ? Il existe des tensions au sein de ceux qui exercent le pouvoir, et parmi ces militaires, on trouve des criminels de guerre : «le président du Conseil souverain, le général Abel Fattah al-Burhane, est beaucoup plus coupable encore que le président déposé» estime Marc Lavergne, car il était sur le terrain.

Le chercheur au CNRS précise cependant qu’au-delà des militaires, il existe aussi les mercenaires des Forces de soutien rapide, d’anciens janjawids responsables des massacres de villageois au Darfour. «Il s’agit d’une armée plus puissante que l’armée régulière, mieux équipée, mieux formée, payée par l’Arabie saoudite, qui est actuellement déployée au Yémen», explique le chercheur. Il estime que Mohamed Hamdan Dogolo, leur chef, est «le véritable numéro 1 du régime soudanais». Aujourd’hui dans l’ombre, il attendrait son heure pour reprendre la main à la fois sur les civils et sur l’armée.

Marc Lavergne mentionne enfin les Services de renseignements soudanais (NISS), à l’origine des pires atrocités du régime d’Omar el-Béchir, mais aussi de la création des Forces de soutien rapide. Le général Salah Gosh, l’ancien chef du NISS, est aujourd’hui en prison, peut-être de son propre fait, selon une hypothèse du chercheur. Il fut en son temps accueilli à Paris ou Washington, et resterait influent.

Jeudi dernier, des dizaines de partisans de l'ex-président soudanais Omar al-Béchir ont manifesté devant le siège de l'armée à Khartoum, avant d'être dispersés par les forces de l'ordre avec des gaz lacrymogènes.

En somme, conclut le spécialiste du Soudan, «la situation est complexe et, derrière les apparences, pas du tout apaisée». 

16 avril 2020, 11:20