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L'affiche du film "Lourdes". L'affiche du film "Lourdes".  

Film "Lourdes" : «Un condensé d'humanité»

Avec près de 250 000 spectateurs en France, le film "Lourdes" de Thierry Demaizière et Alban Teurlai est un gros succès, à tel point qu'il a reçu une nomination pour le César du meilleur documentaire. A l'heure où il sort dans les salles en Italie, nous avons interrogé Sixtine Léon-Dufour, scénariste du film.

Entretien réalisé par Olivier Bonnel-Cité du Vatican 

"Lourdes" est une plongée au coeur de l'humanité. Pendant 8 mois, les réalisateurs Thierry Demaizière et Alban Teurlai ont fimé une dizaine de pèlerinages au sanctuaire marial, accompagnant malades et ceux qui donnent de leur temps pour s'occuper d'eux. Les 250 heures de rush ont donné un film d'1h30, aux images magnifiques et sensibles, qui filme au plus près cette immersion auprès de la Vierge, dans la grotte de Massabielle, dans les hospitalités ou les piscines.

Le film a connu un grand succès (avec près de 250 000 spectateurs) et a même été nominé aux César dans la catégorie "meilleur documentaire". En partenariat avec l'Ambassade de France près le Saint-Siège, le film a été projeté à la filmothèque du Vatican le 13 février dernier, en compagnie de Sixtine Léon-Dufour qui a eu l'idée original et a coécrit le scénario. Sixtine Léon-Dufour est venue dans nos studios pour nous raconter cette aventure cinématographique qui dépasse le simple milieu catholique.

Comment vous est venue cette idée de vous lancer dans cette aventure, à Lourdes ?

Je suis un peu juge et partie parce que je suis journaliste de métier, mais il se trouve que il y a quelques années un peu par hasard je suis allé à Lourdes une première fois en tant qu’hospitalière et ce que j'ai vu, cette humanité,  m'a beaucoup touchée donc j'y suis retournée. Il se trouve que Thierry Demaizière, Alban Teurlai et moi avions déjà travaillé ensemble et je leur en ai parlé. On s'est aperçu qu’un tel film n'avait jamais été fait auparavant, ce qui est quand même assez incroyable. Il y avait évidemment des reportages fait notamment autour du 15 août puis après les éternels marronniers autour des marchands du temple,  mais une plongée en profondeur dans ce que j'appelle «le cœur du réacteur» c'est-à-dire les hospitaliers et les malades, cela n'avait jamais été fait.

L’une des grandes forces de Lourdes, c'est vraiment la manière dont il est filmé, il y a ces petits gestes du quotidien, de tous ces gens qui vont s'occuper de ces malades, de toutes ces histoires de vie de gens aussi différents qui viennent, des gens du voyage, des enfants, des personnes âgées, un travesti etc…Il y a ce mot d'une infirmière qui briefe son équipe en évoquant les malades « vous les rasez, vous les parfumez, vous leur nettoyez les lunettes, on va visiter la Sainte Vierge quand-même, un peu de tenue ! »

C’est Sylvie Crouzet à qui je rends hommage parce qu’elle est assez extraordinaire. Que l'on soit très clair : ce n'est pas un film sur la religion, c'est un film sur l'humanité et sur la diversité. Qu'est-ce qui fait que des millions de gens viennent à Lourdes pour déposer un fardeau dans une grotte de rien du tout au pied de la Vierge ? C'est ça la vraie question. Thierry Demaizière et Alban Teurlai sont avant tout des portraitistes, ils font des plongées en immersion, ils vont au plus près de l'humain et c'est ce qui nous a intéressés. Ce que je leur avais raconté c'est qu'à Lourdes, contrairement aux idées reçues, ils me disaient :«Ah bon mais il y a pas que des cathos tradis ?» Pas du tout, en fait c'est un condensé d'humanité et comme ce sont des portraitistes on a avancé comme cela. Ce que l’on a voulu montrer c'est que c'est la grandeur humaine dans sa diversité la plus large. Je savais qu'il y avait un pèlerinage des gens du voyage, qui est extrêmement touchant, et eux, là aussi contrairement aux idées reçues, ce n’est pas les Saintes-Maries-de-la-Mer qui comptent le plus mais c'est le pèlerinage à Lourdes , il y’en a certains qui travaillent toute l'année pour ça parce qu'en général ce sont pas des gens qui n’ont pas beaucoup de moyens. Les évangéliques gagnent beaucoup de terrain chez les gens du voyage et pour eux ce pèlerinage à Lourdes c'est vraiment très important parce que c'est une façon de montrer qu’ils restent au sein de l'Église catholique. Après, il y a aussi les prostituées par exemple, les gens ne le savent pas forcément mais il y a ce pèlerinage emmené par le père le père Chauveau, que les filles appelle «le padre» au bois de Boulogne, et là aussi elles ne pensaient pas qu'elles avaient leur place à Lourdes mais elles ont leur place, au même titre que l'Ordre de Malte qui est un très grand pèlerinage. On a donc voulu aller au cœur de l'humain et essayer d'approcher au plus près la transcendance parce que c'est ça que les gens viennent chercher.

Dans une séquence avec les gens du voyage, l’un d’entre eux dit que finalement à Lourdes on retrouve les malades, des prostituées, tout ceux que Jésus fréquentait à l’époque…

Oui, et ils le disent tellement bien, ils ont une foi du charbonnier, ils le disent de façon très simple mais ils ont tellement raison et c'est ça que j'aime beaucoup chez eux ; pour eux le film leur a fait beaucoup de bien, c'est une vraie reconnaissance parce qu'en France, ils sont un peu stigmatisés, et là on les a montrés sous un jour un peu différent mais qui est leur vraie vie de tous les jours. Ces gens ont une foi très simple mais très belle et j'aime beaucoup quand ils disent que quand ils viennent à Lourdes c'est parce que la Vierge les console. Finalement c'est ce que tout le monde vient chercher là-bas, c’est en tout cas ce qu’on a essayé de montrer.

C’est un film où beaucoup de masques tombent, où les gens se mettent à nu, au sens propre comme au sens figuré, tout est filmé bien-sûr de manière évidemment extrêmement pudique… est-ce que vous avez eu ce sentiment aussi beaucoup de masques tombaient ?

On l’a quand on vient à Lourdes, je crois que tous les hospitaliers vous le diront, même les malades, et c'est qui nous a intéressé dans la démarche de ce documentaire, c’est de voir cette pauvreté et cette nudité, au propre comme au figuré. Les gens lâchent tout, et de voir que les plus cabossés, les plus malades, les plus handicapés qui sont ceux en général qu’on ne veut pas voir dans la vraie vie sont en fait sur le devant de la scène à Lourdes. C'est quelque chose que moi j'avais approché en étant allée à Lourdes mais que Thierry Demaizière, Alban Teurlai ont vraiment touché du doigt quand on a démarré le tournage. Ils me disaient «c'est incroyable c'est une France qu'on ne voit pas, ce sont des gens qu'on ne veut pas voir et là ils sont sur le devant de la scène».

Comment expliquez-vous qu’aucun film n’avait auparavant été tourné dans un lieu qui attire quand-même des millions de pèlerins chaque année ? Est-ce de la pudeur ?

Je pense qu'il y a aussi un peu de paresse intellectuelle parce qu'on se dit que Lourdes c'est le 15 août, ou alors on se dit que «c'est des pauvres gens qui ne croient qu’aux miracles». On ne fait pas l'effort peut-être de comprendre qu'en fait il y a un rapport aux malades qui est fou et tous les hospitaliers le disent très bien dans le film. On a décidé de le condenser une seule scène où l’on voit ces jeunes qui sont en larmes à la fin du pèlerinage et qui disent «on reçoit mille fois plus que ce que l'on donne». On n’a pas fait un film pour les catholiques mais pour tout le monde, et là je crois qu’on a réussi parce que on est allé bien au-delà de la sphère catholique. On répond à un vrai besoin d'humanité et de spiritualité.

Comment arrive-ton à filmer tous ces gens ? Comment avez-vous réussi à rentrer dans leur intimité ?

C’est huit mois d'enquête pour essayer d'avoir un panel de gens le plus divers, qui soit très représentatif de ce qu’est Lourdes. On a filmé une dizaine de pèlerinages malheureusement on a pu garder que six au montage. En fait, ils nous ont fait confiance, comme les sanctuaires nous ont fait confiance assez vite, mais ce n'était pas simple. parce que parce que ils ne connaissaient pas le précédent film de Thierry Demaizière (sur Rocco Siffredi, un acteur porno, ndlr). On est très reconnaissants à l’égard des sanctuaires, de Monseigneur Brouwet à l'époque et du recteur le père André Cabes parce qu'ils nous ont fait confiance, ce n’était que sur notre bonne foi. On leur a expliqué que l’on voulait faire quelque chose de très humain. Ça c'est passé de la même façon avec nos protagonistes, à partir du moment où ils ont dit oui, ils nous ont dit «un grand OUI». Notre écueil était comment filmer la prière,  qui par définition est en général silencieuse. Et les personnages que nous avons filmé ont accepté de le dire à voix haute pour que ce soit plus intelligible pour les spectateurs et nous on fait rentrer à 100 % dans leur intimité et dans leur dans leur démarche de foi.

Vous avez dit que vous aviez été hospitalière, c'était une démarche différente d'être au scénario d'un film que d’être hospitalière ?

Différente, oui mais en même temps le fait de connaître Lourdes m'a permis de savoir qu'il fallait être «au cœur du réacteur» encore une fois c'est-à-dire au milieu des hospitaliers et des malades. On ne pouvait pas rester autour et se contenter des marchands du temple et de filmer des pèlerins d'un jour, ce n’est pas ça Lourdes. Lourdes ce sont les piscines, c'était absolument fondamental qu’on puisse filmer les piscines ça n'avait jamais été autorisé avant et les sanctuaires nous ont fait confiance jusqu'au bout.

A un niveau plus personnel, est-ce que ce film a changé aussi votre perception de de Lourdes ce sanctuaire de ce lieu un peu unique au monde ?

Pour moi non, parce que je le connaissais déjà. Thierry Demaizière et Alban Teurlai oui, ça leur a pas donné la foi mais de toutes façons ce n'était pas le but mais ils ont été infiniment touchés de voir surtout l'engagement des jeunes qui sont capable de donner une semaine de leur temps, de payer de leur poche et puis encore une fois de voir que tous ces malades sont sur le devant de la scène à Lourdes, alors de la société est un peu «inversée» là-bas. Je suis juste très heureuse qu’on ait pu partager ce condensé d'humanité et probablement faire bouger les lignes un peu chez des gens qui parfois sont un peu caustiques au sujet de Lourdes, ça a remué beaucoup de gens en tout cas en France et tant mieux, et bien au-delà encore une fois des gens qui sont pratiquants.

Entretien avec Sixtine Léon-Dufour
23 février 2020, 14:55