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Gilles Kepel dans les locaux de Radio Vatican, lundi 28 octobre 2019. Gilles Kepel dans les locaux de Radio Vatican, lundi 28 octobre 2019.  

Gilles Kepel: après la mort d’al-Baghdadi, le djihadisme est entré dans sa quatrième génération

Après la mort du calife autoproclamé de l’État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, entretien avec Gilles Kepel, islamologue, spécialiste du Moyen-Orient, et directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à l'École normale supérieure de Paris.

Entretien réalisé par Delphine Allaire – Cité du Vatican

Qu’est-ce que la mort d’Abou Bakr al- Baghdadi change pour la survie de l’organisation État islamique ?

Elle me fait penser à la liquidation de Ben Laden par les Navy Seals à l’époque d’Obama. C’est-à-dire que quand Ben Laden a été tué, Al-Qaida était déjà en déclin très avancé, la logique de Daech le remplaçait déjà.

Al-Baghdadi était plutôt un hologramme qu’une personnalité avec beaucoup de pouvoir. Daech a été liquidé comme organisation avec la chute de Rakka. Désormais, il va y avoir un nouveau modèle de djihadisme, qui ne sera plus celui de Daech. Tuer Baghdadi en revanche est excellent pour Donald Trump car cela lui permet de faire pardonner l’offensive contre les Kurdes, et lui redonne un peu de prestige pour sa candidature à la prochaine élection présidentielle américaine.

Mais l’importance réelle de la liquidation de Baghdadi n’est pas conséquente, elle est plutôt un symbole.  

Quelles seraient les caractéristiques de ce nouveau modèle djihadiste ?

Daech représentait la troisième phase du djihadisme. La première était le djihad en Afganisthan, l’on visait l’ennemi proche. La seconde, Al-Qaida qui visait les ennemis lointains, comme les États-Unis. Et la troisième était Daech qui faisait ses aller-retours entres banlieues européennes et pays du Proche et Moyen-Orient et d’Afrique du Nord où les soulèvements arabes avaient fait tomber les régimes autoritaires. Ce modèle aujourd’hui a vécu. À la suite de la destruction des bases de l’État islamique, les grands attentats en France entre 2015 et 2017 ont été coordonnés depuis Rakka ainsi que les condamnations – moi-même j’ai été condamné à mort trois fois, depuis Rakka et relayé sur place en France.

Le dernier grand attentat de ce type est celui des femmes qui avaient mis une voiture piégée à côté de Notre-Dame, le 4 septembre 2016. Elles ont été jugées à Paris le jour même où Mickael Harpon a commis son attaque à la préfecture de police. Mickael Harpon est plutôt de ce nouveau type de djihadisme, c’est-à-dire des enclaves; quelqu’un qui n’agit pas parce qu’il a reçu un ordre mais qui a été mis en condition, il a eu un lavage de cerveau.

Il va dans des mosquées qui prêchent la rupture culturelle avec la société européenne démocratique, et se nourrit de vidéos sur internet. Ces environnements enclavés sont le véritable défi du djihadisme de quatrième génération.

À quel type de représailles peut-on s’attendre après la mort d’al-Baghdadi?

Ces individus peuvent désirer passer à l’acte parce qu’ils sont conditionnés comme ça. Encore faut-il en avoir les moyens, mais malheureusement, un couteau de cuisine suffit aujourd’hui à commettre des attentats. Cela nécessite un travail de beaucoup plus longue haleine parce qu’il ne suffit plus d’avoir cette politique destinée à capturer les terroristes, mais d’aller à la source, à l’éradication. Ce qu’Emmanuel Macron appelle «la vigilance», c’est assez difficile.

Quel lien établir entre l’offensive Turque lancée contre les Kurdes il y a trois semaines et l’opération américaine contre Al-Baghdadi?

Ce que je formule est hypothétique pour l’instant mais on pourrait se demander si au fond Baghdadi n’avait pas déjà été piégé par les services secrets turcs dans la zone de désescalade d’Idleb, où il a été identifié et tué, à Baricha, près de la frontière turque.

Peut-être l’avait-on laissé là, dans son bocal, en attendant de le livrer aux Américains, qui ont fait une immense opération de communication. Cela permet à Donald Trump de parer les critiques selon lesquelles il a laissé les Turques envahir le Nord de la Syrie, laissé Bashar Al Assad remonter, et que, de ce fait, il ait abandonné toute lutte contre les djihadistes. Il s’efforce de refaire l’Histoire. Il y a une mise en scène très claire de sa part. On le voit dans son vocabulaire très imagé sur la lâcheté de Baghdadi, qui gémissait et criait. C’est d’ailleurs assez contre-productif parce que si le personnage était si minable, fallait-il vraiment huit hélicoptères et la mobilisation des forces armées américaines ?

Quelles forces du jeu diplomatique cette opération américaine met-elle en exergue?

L’important est le terrain. Le lieu où se sont arrêtés les Turcs, celui où s’arrêtent les Syriens, et ce que les Kurdes vont effectivement conserver. Vladimir Poutine distribue les places, et a intérêt à ce que ces trois alliés lui soient redevables. Poutine ne danse jamais mieux la Polka avec Erdogan que quand celui-ci a un caillou kurde dans sa chaussure. Le maître du Kremlin danse comme il le souhaite. Quand à Assad, il le tient en laisse. C’est là que l’Europe joue un rôle. La Russie dont le PIB est égal à celui de l’Espagne, ne pourra pas rester éternellement en Syrie. Poutine souhaite créer «une Syrie viable». Elle ne pourra se faire qu’avec les Européens, car la Russie n’a pas les moyens d’investir en Syrie.

Entretien avec Gilles Kepel, spécialiste du Moyen-Orient
28 octobre 2019, 17:02