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Le président brésilien Jair Bolsonaro au cours d'une cérémonie marquant les 100 jours de son mandat, le 11 avril dernier à Brasilia Le président brésilien Jair Bolsonaro au cours d'une cérémonie marquant les 100 jours de son mandat, le 11 avril dernier à Brasilia 

Au Brésil, 100 jours au pouvoir de Jair Bolsonaro: les «prémices d’une apocalypse»?

La présidence de Jair Bolsonaro a passé le cap des 100 jours. Premier bilan: peu de réalisations concrètes, beaucoup de couacs, et un pays plus divisé que jamais.

Entretien réalisé par Manuella Affejee - Cité du Vatican

Voilà 100 jours que le président Jair Bolsonaro a pris les rênes du Brésil, et celui qui se présentait comme le sauveur du pays, comme le pourfendeur d’une «vieille politique» qui a fait son temps, peine à convaincre. Sa cote de popularité s’effondre. Les provocations grossières qu’il déverse sur les réseaux sociaux irritent, d’autant plus qu’elles ne parviennent pas à masquer l’amateurisme patent de son gouvernement sur nombre de sujets cruciaux, comme l’environnement ou l’éducation.

Bolsonaro, qui promettait d’assainir rapidement les finances du pays ou de combattre la corruption, ne peut encore se targuer d’aucun résultat tangible. Et la réforme des retraites, projet-phare de sa campagne et essentiel pour le pays, n’arrive pas à se mettre en place, alors que la dette du Brésil se creuse de plus en plus, et que les marchés s’impatientent.

L’ancien général, qui n’a pas hésité à célébrer le coup d’État militaire de 1964 et l’instauration de la dictature, a lui-même avoué être dépassé par les exigences de sa fonction: «Pardonnez les erreurs, je ne suis pas né pour être président, je suis né pour être militaire», confiait-il le 5 avril dernier.

Enfin, sa volonté d’exploiter la forêt amazonienne, main dans la main avec la puissante industrie agro-alimentaire, au mépris de l’environnement et des peuples autochtones scandalise et inquiète. La semaine dernière, dans une tribune inédite, 13 représentants de peuples indigènes de divers continents se faisaient l’écho de cette inquiétude. Ces cent premiers jours portent les «prémices d’une apocalypse», écrivaient-ils, appelant à contrer les projets de Bolsonaro.

 

Le frère Xavier Plassat op, est missionnaire au Brésil depuis trente ans, où il coordonne la pastorale de la terre dans l’état du Tocantins, au nord de la capitale Brasilia. De passage à Rome pour une conférence internationale sur la traite, il nous livre son regard sur les 100 premiers jours au pouvoir de Jair Bolsonaro.

Entretien avec frère Xavier Plassat, o.p.

Il y a des journalistes au Brésil qui s’évertuent à essayer de calculer quelle est la proportion de promesses électorales qu’il a accomplies.  Or, si on regarde bien (…), c’étaient des promesses de destruction, non pas des promesses de construction. «On va en finir avec la bureaucratie, on va en finir la ‘liste de la honte’, on va en finir avec la démarcation de territoires indigènes, on va en finir avec la réforme agraire, on va en finir…». Sur ce plan-là, il a commencé à réaliser ces destructions successives, qui sont autant de reculs. Il a envoyé, aux équipes de l’Institut national de réforme agraire, un message pour dire: «on stoppe tout, On stoppe toutes les études, les calculs, les inventaires de terres qui sont passibles d’expropriation… on stoppe tout». Pour les territoires indiens, c’est encore pire je dirais, parce qu’il a mis la question de leur démarcation sous la responsabilité de la Ministre de l’agriculture, qui est elle-même une représentante, une “étoile” du milieu le plus réactionnaire des propriétaires fonciers, des gros agriculteurs. La situation des gens qui faisaient pression, comme cela été le cas au cours des trente dernière années, sur l’État pour dire: «Cette terre-là, c’est une terre publique mais elle a été volée par un grand propriétaire, et nous, on la veut pour faire la réforme agraire, donc on l’occupe, on y fait un campement en bordure…». Aujourd’hui, l’État dit: «ces gens-là sont des bandits, des terroristes, on discute pas avec eux, on tire d’abord». Et cela a déjà des effets concrets. Tous les jours, depuis ces cent jours, on a dans les nouvelles du journal national à la télévision: «aujourd’hui, trois personnes ont été tuées par erreur par des policiers dans la banlieue de Rio, de Sao Paolo…». Le week-end dernier, la voiture d’un père de famille a été mitraillée de 80 balles sans que les militaires qui ont tiré posent une question! Et après, ils se sont rendu compte que c’était une erreur! C’est le point qui nous préoccupe beaucoup. Bien sûr, toutes ces mesures qui paralysent les programmes essentiels sont catastrophiques, mais en plus il y a une espèce d’incitation à la violence, privée et publique. On libère la vente d’armes pour bientôt libérer leur utilisation. Et on donne un message presque explicite aux propriétaires: «défendez vos droits, vous avez le droit de défendre vos droits ! Ce sont des terroristes!». Résultat: on a depuis janvier une succession d’assassinats dans les campagnes qui est préoccupante.

Donc, ce que vous êtes en train de nous dire, c’est que les grands propriétaires, entre autres, se sentent un peu le vent en poupe et se sentent galvanisés par cette impunité qui s’installe de fait…

Oui. Parce qu’ils se sentent maintenant représentés, défendus et on met par terre toutes les lois qui les empêchaient de faire du profit. Ils se sentent vraiment les rois de la fête. Ce qui joue contre, c’est que le gouvernement démontre une telle incompétence au niveau technique, fonctionnel, avec des lubies pas possibles... et ceux qui sont les plus préoccupés ce sont les boursiers, les grands entrepreneurs, ceux qui ont un esprit un peu plus moderne, ceux qui négocient à la bourse de New-York, de Francfort et qui disent: «on va où ?». Et on voit bien que le dollar monte et que le real baisse. Le taux de satisfaction et d’approbation du gouvernement est en chute libre.

Nous parlions d’une situation assez spécifique, qui est celle des grands propriétaires. Vous parlez d’un climat plus général de violence. Est-ce que vous craignez une radicalisation du côté des peuples autochtones, qui ont des luttes légitimes, ou bien du mouvement des sans-terre face à la violence qui s’installe au plus haut sommet de l’État ?

Pour le moment, la violence ne vient pas d’eux, elle vient de l’État, des forces policières, des propriétaires qui s’estiment “en droit de”. Quelle va être la capacité de résistance et de réaction de ces groupes, c’est difficile de le dire exactement parce que personne ne va vouloir aller au casse-pipe. Dans une situation de telle inégalité, de tel déséquilibre, ce qui va être important, c’est de voir comment la communauté internationale va nous aider à dénoncer, à recevoir nos plaintes… il y a des organisations internationales qui existent pour cela; comment les institutions qui ont la garde des droits fondamentaux, comme le Ministère public fédéral, certaines institutions de la justice qui ne sont pas corrompues vont nous aider à exiger le minimum, à empêcher que le pire se commette. C’est sûr que le gouvernement a cherché à maintenir une atmosphère de polarisation radicale, qui avait été bien forte déjà pendant toute la campagne électorale, et à la surprise générale, au lieu de mettre un terme à cette campagne le jour de l’élection, ils continuent de plus belle.

Il y a cette tribune des représentants des peuples autochtones qui disent que dans ces cent premiers jours, il y a les prémices d’une apocalypse. C’est un peu alarmiste… Est-ce une inquiétude, un cri que vous partagez ?

Oui la question indigène, la question des sans-terre, des populations traditionnelles, la question environnementale, dont on a pas parlé mais qui est associée à tout cela, parce qu’on sait très bien que ces populations traditionnelles sont les gardiennes-nées de la savane comme de la forêt amazonienne… Cette attaque en règle contre ces populations nous prépare à un scénario de désastre. Dans les dernières années, on avait eu beaucoup à se plaindre. Le gouvernement de Dilma Rousseff avait déjà donné beaucoup de gages à l’autre côté. Celui de Temer, encore pire. Et maintenant, non seulement on arrête tout, mais on recule! Bien sûr que ça va créer de la violence.

Dans ce contexte, le prochain synode sur l’Amazonie…

Vous avez vu que le gouvernement brésilien en prend ombrage. Il considère que c’est un événement contre la souveraineté du Brésil, promu par des forces alliées au communisme international et insidieusement insérées dans l’Église catholique. Ils veulent même créer un contre-événement à Rome pour essayer de détourner l’attention. Il y a une espèce d’inconscience grave. Ce synode vient à point nommé, il va être une occasion forte de faire entendre la voix des peuples de cette région.

15 avril 2019, 08:25