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Frontière entre le Cameroun et le Nigeria Frontière entre le Cameroun et le Nigeria  (AFP or licensors)

Vers un tournant dans la crise anglophone au Cameroun ?

Après l'extradition du Nigeria au Cameroun de 47 militants anglophones sécessionnistes, dont le président de la République autoproclamée d'Ambazonie, les partisans de la lutte armée pourraient désormais prévaloir dans le mouvement anglophone selon Hans De Marie Heungoup, chercheur à l'International Crisis Group.

Joris Bolomey, avec agences - Cité du Vatican

Le Nigeria a finalement consenti aux demandes de Yaoundé. Lundi 29 janvier, 47 militants anglophones sécessionnistes ont été remis «entre les mains de la justice camerounaise» par Abuja, selon le ministre camerounais de la communication, Issa Tchiroma Bakary.
Parmi ces 47 Camerounais extradés, considérés comme des «terroristes» par le président camerounais Paul Biya, figure Sisiku Ayuk Tabe, «président de la république d'Ambazonie», autoproclamée le 1er octobre 2017 par les partisans de l’indépendance des régions anglophones, au nord-ouest et sud-ouest du Cameroun, où vivent environ 20% des 23 millions d'habitants du pays.
Avant l'extradition de ces séparatistes, 125 personnes étaient déjà détenues à Yaoundé dans le cadre de la crise anglophone selon l’avocat Félix Agbor Nkongho, un des leaders de la contestation anglophone.

Coopération entre les autorités camerounaises et nigérianes

Une quinzaine de mandats d'arrêt internationaux contre certains leaders camerounais extradés du Nigeria, avaient été émis début août 2017 par Yaoundé. Sisiku Ayuk Tabe et neufs de ses partisans avaient été arrêtés le 5 janvier au Nigeria. Mais le pays s'est montré très hésitant à répondre aux demandes d'extradition de son voisin.

Dans un rapport publié avant leur extradition, Amnesty International s'inquiétait du sort des séparatistes détenus au Nigeria, estimant qu’ils «pourraient être menacés de torture et (s’exposer à un) procès inéquitable» s’ils étaient extradés au Cameroun.
Mais à force de rencontres ces derniers mois, les autorités nigérianes et camerounaises ont finalement trouvé un terrain d’entente. Pour le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), l’extradition des 47 Camerounais correspond à un «retour forcé». «Ce sont des personnes qui ont demandé l’asile dans un pays qui était en train d’étudier leur cas, voire pour certains l’avaient déjà reçu et qui se retrouvent de fait remis aux autorités qu’ils fuyaient», explique au micro de RFI Romain Desclous, porte-parole du HCR en Afrique de l'Ouest.

Les sécessionistes traqués au Nigeria

Paul Biya envoie aussi directement des troupes chez son voisin. Plus de 80 gendarmes camerounais auraient ainsi franchi à pied et sans uniforme, lundi 29 janvier, la frontière nigériane pour traquer les sécessionnistes anglophones à Danare, dans l'Etat de Cross River, selon le journal nigérian The Punch. 
Ce n’est pas la première fois que des militaires camerounais mènent au Nigeria voisin des opérations  contre le mouvement Anglophone, selon des sources sécuritaires et humanitaires. 

À Danare, les réfugiés rencontrés par l'Agence France Presse (AFP) affirment que les soldats n'étaient pas hostiles, mais leur ont tendu un piège. «Entre 50 et 70 soldats camerounais sont venus (...) pour nous dire que Dadi, notre village d'origine était de nouveau sécurisé et qu'on pouvait y revenir», raconte un réfugié, Tony Kajang, 22 ans. Un groupe d'une trentaine de jeunes s'est alors constitué en éclaireurs pour retraverser la frontière et «vérifier si c'était vrai». «Quand nous nous sommes approchés du village, les soldats ont commencé à tirer, explique-t-il. Ils en ont tué plusieurs, je ne sais pas combien, mais à notre retour, nous n'étions plus que seize».

Le gouverneur de Cross River, Ben Ayade, s'est plaint de ces «violations des lois internationales» il y a quelques jours auprès de hauts responsables du ministère de la Défense et de l'Armée venus spécialement d'Abuja pour évoquer le problème, selon un officiel nigérian, selon l’AFP.

Un mouvement social devenu conflit armé

«Toutes les dispositions sont prises pour mettre cette bande de criminels hors d’état de nuire» avait martelé Paul Biya le 30 novembre dernier suite à l'assassinat de quatre militaires et de deux policiers dans le sud-ouest anglophone. 
Débutée par un mouvement socio-économique de grève des enseignants et avocats fin 2016 contre leur marginalisation, la crise s'est lentement muée en conflit armé de basse intensité, avec 22 soldats et policiers tués depuis novembre, selon un décompte de l'AFP établi sur la base des déclarations officielles.

La riposte de Yaoundé, lourdement armée, se concentre notamment sur la bande frontalière avec l'Etat nigérian de Cross River, où plus de 33 000 personnes ont trouvé refuge ces quatre derniers mois, selon l'Agence locale de gestion des urgences (Sema). Sur les réseaux sociaux, de nombreuses photographies et vidéos accusent les troupes camerounaises de destruction de villages et de massacres.

Vers une radicalisation ?

Dans cette guerre, l'arrestation des leaders anglophones est une succès stratégique pour Yaoundé, mais pas encore une victoire politique pour Paul Biya. Les leaders les plus radicaux, partisans de la lutte armée face à Yaoundé sont en revanche toujours libres. Les partisans de la lutte armée pourraient prévaloir dans le mouvement anglophone, après l’extradition de Sisiku Ayuk Tabe, qui avait condamné, dans un communiqué rendu public le jeudi 09 novembre 2017, les assassinats de militaires camerounais, assurant qu’ils avaient été perpétrés par «des individus inconnus du gouvernement intérimaire ambazonien».

Il y a un risque de  voire le mouvement ambazonien se radicaliser davantage pour devenir «un outil politique exclusivement armé» selon Hans De Marie Heungoup, chercheur à l'International Crisis Group sur la crise anglophone au Cameroun. La solution passe selon lui non pas par les armes, mais par «un dialogue avec toutes les composantes de la société». Une recherche de compromis indispensable pour le pays qui se prépare a plusieurs élections en 2018, dont la présidentielle à la fin de l'année.

Entretien avec Hans De Marie Heungoup
02 février 2018, 15:12