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Le roi et la reine d'Espagne en visite à Saint-Jacques-de-Compostelle, le 25 juillet 2020. Le roi et la reine d'Espagne en visite à Saint-Jacques-de-Compostelle, le 25 juillet 2020.  (ANSA)

Espagne: l'Église catholique face à une société en mutation

L'Espagne, autrefois considérée comme un bastion catholique à l'image de l'Italie ou de la Pologne, est aujourd'hui un pays beaucoup plus composite, marqué à la fois par des mouvements catholiques puissants et par un développement de l'indifférence religieuse et de l'athéisme dans les couches les plus jeunes de la population. Alors que les débats mémoriels sur l'héritage franquiste continuent à rythmer l'agenda politique et médiatique, les évêques cherchent un positionnement juste pour rendre la foi chrétienne compréhensible et audible.

Entretien réalisé par Cyprien Viet - Cité du Vatican

En Espagne, l’Église catholique fait face depuis plusieurs décennies à de nombreux défis, parmi lesquels la fracturation des identités régionales, les évolutions des mœurs et la montée de l’indifférence religieuse.

Un récent sondage a montré un désintérêt croissant des jeunes pour l’enseignement religieux à l’école. Un athéisme parfois radical s’exprime dans les nouvelles générations. Lors des JMJ de Madrid, en 2011, de jeunes pèlerins furent ainsi agressés par des manifestants d'extrême-gauche. L’Espagne n’est plus le bastion catholique qu’elle semblait être, notamment sous la dictature de Franco. L'exhumation du corps de l'ancien dirigeant, effectuée il y a un an à la demande du gouvernement socialiste, a de nouveau mis le souvenir de cette période au centre de l'agenda politique et médiatique.

L'Église catholique, une alliée de la démocratie

Pour une grande partie de l’opinion publique espagnole, l’assimilation de l’Église catholique à une instance de contrôle social et moral liée au régime franquiste demeure un facteur de distance et de méfiance. Cette vision est pourtant réductrice et simpliste: en réalité, l’Église a aussi été un moteur pour la transformation et la modernisation de l’Espagne. Les élites catholiques, notamment les technocrates liés à l'Opus Dei, furent des acteurs majeurs du développement économique de l'Espagne à partir des années 1960.

Lors de la fin de vie de Franco et le début du règne de Juan Carlos, les évêques espagnols, marqués par l'expérience du Concile Vatican II, ont veillé à ce que le changement de régime puisse se faire avec le plus de sérénité possible. Le défi des responsables publics, dans l'Espagne de 1975 marquée notamment par le terrorisme des séparatistes basques, était de contenir la tentation autoritaire qui émergeait dans certains secteurs de l'armée, comme l'a prouvé la tentative de putsch de 1981. Parmi les laïcs investis en politique, la tendance démocrate-chrétienne, même si elle a désormais perdu en visibilité, fut motrice dans le processus de démocratisation.

À la fin du XXe siècle et au début du XXIe toutefois, de nouveaux clivages se sont cristallisés, notamment dans le contexte des réformes sociétales impulsées par le gouvernement Zapatero à partir de son élection en 2004. Une large frange du catholicisme espagnol a pu se retrouver dans une forme de "guerre culturelle" contre une société libéralisée et sécularisée. Tout comme aux États-Unis et en France, cette stratégie identitaire a soudé certains groupes mais a piégé le catholicisme espagnol dans une logique politique qui l'a rendu inaudible auprès d'une partie de la population, notamment parmi les jeunes.

Depuis quelques années s'est opéré un changement de positionnement, dans la lignée du magistère du Pape François. Le cardinal Omella, archevêque de Barcelone et président de la Conférence épiscopale espagnole, incarne l'orientation d'une Église en dialogue avec la société et soucieuse de dépasser les fractures de la société espagnole. Les évêques cherchent à inscrire le témoignage chrétien dans une nouvelle dynamique, moins politisée et moins clivante. C’est ce que nous explique l’historien Benoît Pellistrandi, spécialiste de l’histoire de l’Espagne.

Entretien avec Benoît Pellistrandi

«On associe l’Église au franquisme, alors que les choses ont été beaucoup plus complexes. Au début de la guerre civile, l’extraordinaire vague de violence antireligieuse entre le mois de juillet et le mois de septembre 1936 pousse les catholiques dans le camp nationaliste, d’une façon presque mécanique. Et ensuite, quand le régime de Franco se met en place et est victorieux, on parle beaucoup du "national-catholicisme", et la morale voulue par l’État est une morale catholique, dans laquelle les évêques qui ont soutenu le coup d’État militaire se trouvent à l’aise.

Mais très rapidement il y a un renouveau générationnel. De nouveaux évêques arrivent en poste. Cette nouvelle génération, elle va être actrice de Vatican II. Et, à cet égard, Vatican II représente une inflexion majeure. L’Église espagnole va se détacher du franquisme entre 1960 et 1970. J’allais presque dire : elle va faire la "pré-transition démocratique". Et nous avons une Église qui, au moment où Franco meurt, est prête non seulement à jouer le jeu de la démocratie, mais a parfaitement conscience des transformations sociales culturelles de l’Espagne.

On a vu dans les années 2000, avec l’évolution des mœurs, un clivage très profond se dessiner, dans la jeunesse espagnole notamment. On a l’impression que le clivage entre les jeunes athées et les jeunes cathos est encore plus violent en Espagne qu’en France. Est-ce que, ces dernières années, avec la personnalité du Pape François, l’Église fait une démarche pour aller un petit peu à la rencontre de ces jeunes qui sont très éloignés?

L’action du Pape François a beaucoup compté, et on sait pour le coup qu’il y a un tournant "franciscain" de l’Église espagnole. Le Pape François a complètement modifié le visage de la hiérarchie épiscopale espagnole. Ce qui est intéressant aussi, c’est de constater que dans le lien nouveau qui a été tissé entre l’Espagne et le continent sud-américain, par les flux migratoires, l’Église a joué un rôle d’accueil très important, et aujourd’hui le dynamisme de la pratique religieuse dans un certain nombre de paroisses périphériques - je pense à Madrid voire même à Barcelone -, est rendu sensible par les populations latino-américaines. Je dirais aussi que l’Église espagnole a eu, je dirais depuis cinq siècles, l’habitude de l’élan missionnaire et du métissage.

Quel est le positionnement de l’Église actuellement par rapport à toute la cristallisation sur les identités régionales? Est-ce qu’elle apporte des signes d’unité pour la nation espagnole?

En réalité, le rapport de l’Église à la nation espagnole est extraordinairement complexe. Si vous allez au Pays basque, l’Église espagnole est très profondément basque et nationaliste basque. De même, si vous allez en Catalogne, une partie de l’Église catalane est profondément indépendantiste. À ces phénomènes régionaux répondent aussi d’autres traditions qui voient l’Espagne comme une unité, comme une grande puissance catholique.

Or, justement, je crois que l’intelligence actuelle des dirigeants épiscopaux, là encore une fois sous l’impulsion du Pape François, c’est d’essayer de sortir de ces pièges politiques et mémoriels pour replacer l’Église dans le cœur de la société espagnole et être signe positif, et non plus être signe de division. Donc je crois qu’il y a un vrai travail pastoral qui est en train d’être mené pour qu’on sorte d’une lecture politique de l’Église et que l’on en revienne à une lecture, j’allais dire, "évangélique". En tout cas, c’est l’effort que sont en train de faire les évêques espagnols.»

23 octobre 2020, 04:41