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Frère Alois Leser, prieur de la communauté de Taizé, avec de jeunes Milanais le 29 décembre 2019. Frère Alois Leser, prieur de la communauté de Taizé, avec de jeunes Milanais le 29 décembre 2019.  

80 ans de Taizé: frère Roger ou la continuité d'une rencontre

À l’occasion des 80 ans de la fondation de la communauté de Taizé célébrés ce 20 août 2020, L'Osservatore Romano s’est entretenu avec son actuel prieur, frère Alois. Il salue la mémoire de son prédécesseur, Roger Schutz, décédé le 16 août 2005, et propose une réflexion sur nos défis contemporains.

Charles de Pechpeyrou – L'Osservatore Romano, Cité du Vatican

Quatre-vingts ans après la fondation de la communauté œcuménique dans un petit village de Bourgogne, ce sont maintenant les fils, les parents et les grands-parents de tous les continents qui prient ensemble à Taizé. Un chemin commun dont se réjouit l'actuel prieur, frère Alois, interviewé par L'Osservatore Romano.

Le moine allemand salue la mémoire de son prédécesseur, Roger Schutz, décédé le 16 août 2005 à l'âge de 90 ans; lui qui voulait créer, non pas «un mouvement organisé», mais plutôt «un lieu de passage pour puiser aux sources de la foi», en insistant sur le fait que les trois prières communes restent au centre des rencontres de jeunes et que les frères soient avant tout des personnes à l'écoute de ceux qui participent à ces rencontres. Enfin, commentant la crise sanitaire, qui nécessite des mesures particulières au sein de la communauté, frère Alois espère que l'unité prime sur le repli sur soi. 

 

L’Osservatore Romano: Taizé célèbre cette année son 80ème anniversaire. Pouvez-vous nous raconter les évolutions de la communauté entre 1940 et 2020?

En 1940, frère Roger est seul à porter le projet de création d'une communauté. Aujourd'hui, nous sommes une centaine de frères. C'est un grand changement. Nous accueillons également des milliers de jeunes de tous les continents chaque année, et c'est une autre grande évolution qui nous étonne encore aujourd'hui. Ce qui n'a pas changé, cependant, c'est le cœur de notre vocation. Lorsque frère Roger est arrivé à Taizé en août 1940, la situation mondiale n'avait pas grand chose à voir avec la situation actuelle. Cependant, sa première intuition reste profondément pertinente: insuffler une vie spirituelle, une recherche de Dieu, là où se trouvent les fractures du monde. Il s'agissait à l’époque d'accueillir des réfugiés – en particulier des Juifs - pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui encore, nous accueillons des réfugiés à Taizé et certains de nos frères et sœurs vivent dans de petites fraternités dans des endroits particulièrement sans défense dans le monde d'aujourd'hui.

Dans les années qui ont suivi la création de la communauté, les premiers frères qui ont rejoint Roger ont vécu du travail agricole, dans des conditions très simples. Aujourd'hui, nous continuons à gagner notre vie, de différentes manières, sans accepter de dons, de cadeaux ou d'héritages. La règle que notre fondateur a écrite au début des années 1950 continue de nous inspirer aujourd'hui : il y a noté les intuitions spirituelles essentielles qu'il avait envers ses frères. Parmi celles-ci, je voudrais en isoler deux: le désir d'être présent dans notre temps, en restant toujours attentif aux appels que l'Évangile nous adresse; et la recherche de l'unité entre les chrétiens, non pas comme une fin en soi, mais comme un témoignage de l'Évangile et aussi comme un facteur de paix pour toute l'humanité. Ce qui n'a finalement jamais changé, c'est la régularité de notre prière commune, trois fois par jour, même si ses formes d'expression ont changé, notamment à travers ce que l'on appelle les chants de Taizé.

OR: Comment s'articulent les échanges entre les différentes générations qui ont fréquenté et fréquentent la communauté?

Au sein de la communauté, nous vivons au quotidien ce dialogue intergénérationnel: entre les frères aînés arrivés à Taizé il y a soixante ou même soixante-dix ans et les plus jeunes, qui pour la plupart ne connaissaient pas frère Roger, il y a évidemment des différences notables. Nous sommes très reconnaissants aux premières générations qui ont su accompagner les changements dans la communauté, dans l'accueil des jeunes ou dans les options liturgiques, par exemple.

Avec les pèlerins, bien sûr, se crée une belle plateforme de dialogue: chaque semaine, les jeunes sont les plus nombreux, mais il y a aussi des adultes, des parents avec des enfants, des personnes âgées. Les échanges entre eux sont nombreux et cette dimension de la rencontre me semble très importante. Et puis un autre aspect me réjouit: quand les jeunes m'expliquent qu'ils sont venus sur suggestion de leurs parents ou grands-parents, parfois même avec eux. Trois générations qui trouvent leur chemin vers notre petite colline, cela nous frappe.

OR: Comment la continuité de Taizé s’est-elle maintenue au fil des ans alors que d'autres mouvements nés après la guerre semblent s'éteindre avec le temps?

Nous sommes les premiers à nous émerveiller de cette continuité. Je ne sais pas comment l'expliquer, mais je le considère comme l'un des plus beaux héritages de frère Roger: à travers tous les changements qui se sont produits d'une génération à l'autre, il a toujours insisté pour que les trois prières communes restent au centre des rencontres de jeunes et d'autre part, il nous a toujours appelés à être avant tout des personnes à l'écoute de ceux qui participent à ces rencontres. Il n'a jamais voulu créer un mouvement organisé, suggérant plutôt que Taizé reste un lieu de passage pour puiser aux sources de la foi. Chaque soir à l'église, après la prière commune, avec les frères et sœurs, nous sommes à la disposition de tous ceux qui souhaitent parler en face à face. Et je suis frappé par la profonde soif spirituelle que beaucoup expriment.

Aujourd'hui, il semble que pour les jeunes générations, la foi soit souvent liée à un engagement concret. D'autre part, la jeune génération est très consciente des questions écologiques. Non seulement ils en parlent, mais ils veulent prendre un engagement concret pour sauvegarder l'environnement. Il nous appartient donc de marcher à leurs côtés et de les aider à établir un lien avec la foi. Ils attendent souvent des mots forts de l'Église sur ces thèmes.

OR: Il y a quelques jours, le quinzième anniversaire de la mort de frère Roger, assassiné le 16 août 2005 par une déséquilibrée, a été commémoré en l'église de la Réconciliation à Taizé. En quoi son héritage spirituel et humain est-il toujours actuel?

Il est vrai que ces deux anniversaires sont une grande occasion pour nous de rendre grâce pour la vie et l'œuvre de notre fondateur. Il ne s'agit pas de regarder en arrière, mais de se réjouir ensemble pour tous les fruits que sa vie continue à porter. En ce qui concerne l'Église, sa contribution la plus importante reste la recherche inlassable de l'unité. Dès le début, frère Roger a eu le désir de placer la recherche de l'unité au centre de la communauté, afin de faire l'expérience de l'unité avant d'en parler. Aujourd'hui encore, les frères, qui ont grandi dans des églises différentes et vivent maintenant sous le même toit, s'efforcent ainsi d'anticiper l'unité de l'avenir.

L'unité de la famille humaine était une idée centrale, une préoccupation qui a marqué toute la vie de frère Roger. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il y avait une priorité: la réconciliation entre des peuples divisés. Bien que les problèmes aient évidemment changé, je crois que l'importance de l'unité de notre famille humaine reste plus urgente que jamais. Une troisième contribution reste très actuelle: le témoignage qu'il n'y a pas de contradiction entre vie intérieure et solidarité, mais au contraire un lien profond. Comme l’affirme le théologien orthodoxe Olivier Clément, les jeunes de Taizé peuvent faire cette découverte surprenante: rien n'est plus responsable que la prière.

Enfin, au sein de la communauté, Roger Schutz a beaucoup insisté sur la vie fraternelle: il voulait que nous soyons un seul corps, pour exprimer une "parabole de communion". Je suis heureux que nous continuions à vivre nourris par cette intuition. Notre objectif ne sera jamais de devenir une grande institution, mais plutôt de rester une petite communauté dans laquelle les liens fraternels priment sur tout le reste.

OR: Comment la communauté et le site de Taizé ont-ils dû se réorganiser face à la pandémie de coronavirus? Quelles mesures ont été prises? Comment vous êtes-vous adaptés?

Nous, les frères, afin de limiter les risques de contagion, avons été divisés en huit centres depuis le début, ce qui nous a permis de redécouvrir la vie fraternelle d'une manière différente. C'était comme une année sabbatique, nous vivions tous ensemble. Nous avons dû nous adapter à cette situation sans précédent de plusieurs façons. Un exemple concret: nous avons accueilli trois familles yézidies à Taizé, et un frère a aidé les enfants à faire leurs devoirs (avec le confinement, tout devait être fait en ligne).

L'hospitalité est au cœur de ce que nous voulons vivre en tant que communauté et il a donc été très difficile d'y renoncer à la mi-mars, lorsque le confinement a commencé. Cela nous a encouragés à prendre diverses initiatives en utilisant Internet, notamment la diffusion en direct de la prière de Taizé tous les soirs et aussi un week-end "sur le net" qui a réuni environ 400 jeunes. Le programme comprenait des méditations bibliques, des partages en petits groupes virtuels, des ateliers. Les réactions ont été positives et nous ferons une seconde proposition similaire le dernier week-end d'août. Depuis la mi-juin, le service d'accueil a été rétabli à Taizé et une série de mesures sanitaires ont été prises pour assurer une protection maximale à tous. Nous sommes en contact étroit avec les autorités civiles. Les jeunes font preuve d'une grande responsabilité dans cette situation difficile que nous traversons tous.

OR: Qu'est-ce qui vous préoccupe le plus dans la crise sanitaire?

Tout d'abord la souffrance que vivent tant de personnes: l’épreuve de la maladie, la mort d'un être cher, la solitude de tant de personnes. Il y a des conséquences très dures auxquelles nous devrons faire face, qu'elles soient économiques, sociales ou même psychologiques. Je pense par exemple aux enfants qui, pendant des mois, n'ont pas pu embrasser leurs grands-parents. Une autre chose qui m'inquiète, c'est la tentation de se replier sur soi-même. J'espère sincèrement que l'unité et la solidarité l'emporteront sur les accusations que nous voyons se profiler ici et là: il n'y aurait rien de plus inutile que de chercher des boucs émissaires pour la pandémie. Je continue à porter cela dans ma prière: que l'unité prévale.

OR: Face à la crise de la Covid-19, comment Taizé peut-il contribuer à maintenir l'espérance alors que la société est une barque qui prend l'eau de toutes parts?

Nous sommes tous sur cette barque. Et nous n'avons pas de réponses toutes faites. Nous devons toujours revenir à la source de notre espérance, qui est la résurrection du Christ. Dans l'Évangile, ce ne sont pas les prédictions apocalyptiques qui ont le dernier mot. L'horizon final est la Résurrection. Réveiller cet espérance par la prière personnelle mais aussi par nos célébrations: cela nous aidera à faire face à la réalité, et non à l'adoucir. Il faut également souligner tous les gestes de solidarité et les signes d’espérance accomplis durant cette période difficile. Je suis impressionné par tout ce que j'entends à ce sujet.

Depuis le mois de mars, nous avons reçu des messages très forts de certains amis, par exemple du nord de l'Italie, expliquant comment cette solidarité a été mise en place. Un autre exemple très récent nous vient du Liban, un pays si éprouvé et auquel nous sommes étroitement liés: à la suite des terribles explosions dans le port de Beyrouth, plusieurs familles sont descendues des collines et des montagnes environnantes pour aider à déblayer les décombres et pour accueillir les familles dont les maisons avaient été détruites. Il y a des nations et des hommes politiques en Europe qui parient sur une plus grande solidarité: nous voudrions les soutenir. Cela donne l'espoir d'une plus grande fraternité entre les pays et aussi avec les différents continents. Oui, je crois profondément que la grande majorité des gens ont soif de fraternité. Et c'est le bon moment pour renforcer cette aspiration. Dans l'encyclique Laudato Si’, le Pape François souligne l'essentiel «développement d'institutions internationales plus fortes et mieux organisées». C'est vrai: le virus ne connaît pas de frontières, mais la soif de solidarité et de fraternité non plus.

OR: Que disent et que pensent les jeunes de Taizé de la crise sanitaire, économique et sociale liée à la Covid-19?

Je voudrais mentionner certaines préoccupations que je ressens en leur parlant et qui ne sont pas seulement liées à la pandémie actuelle. Il existe une réelle peur de l'avenir chez de nombreux jeunes. Certains souffrent d'inégalités croissantes, dont les effets sont déjà visibles à l'école. Comme je l'ai dit précédemment, je constate également une forte demande de changement de la part des jeunes générations face à l'urgence climatique. Je me souviens, par exemple, d'un échange qui a eu lieu un soir dans notre église avec un jeune volontaire portugais qui a attiré mon attention sur l'engagement croissant de nombreux jeunes pour les questions environnementales. Son invitation, comme celle d'autres jeunes allant dans la même direction, a donné lieu ces derniers mois à une réflexion écologique à Taizé, où les jeunes sont une force motrice.

Nous sommes probablement confrontés à un véritable moment de conversion: simplifier tout ce qui peut se trouver dans notre mode de vie, sans attendre que les changements soient imposés d'en haut. Nous rappelons en même temps que la simplicité ne signifie jamais une absence de joie, mais peut plutôt coïncider avec un esprit de fête. Il me semble que l'Église a un rôle important à jouer dans la communication de ces valeurs qui viennent directement de l'Évangile.

20 août 2020, 12:40