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Vue sur la Sierra Guadarrama (Madrid) Vue sur la Sierra Guadarrama (Madrid) 

En Espagne, Laudato Si’ et "Le Seigneur des anneaux" au cœur d’un pèlerinage inédit

Un pèlerinage sur les traces de Laudato Si’ et du "Seigneur des anneaux" : c’est la proposition inédite de l’archidiocèse de Madrid pour ce début du mois de juillet. L’association audacieuse du mythe littéraire de J.R.R Tolkien et de l’encyclique du Pape François prend tout son sens à la lumière de la foi catholique assumée de l’écrivain britannique.

Manuella Affejee- Cité du Vatican

Cherche Hobbit pour partager une aventure” : cette annonce alléchante aurait pu être celle d’un producteur de cinéma, mais elle émane en réalité de… la fondation Laudato Si’ de l’archidiocèse de Madrid qui organise un pèlerinage estival des plus originaux.

Depuis le 4 juillet, "Le chemin de l’anneau" ("El camino del anillo") propose aux plus jeunes, mais pas seulement, un parcours à pied de 122 km à travers les magnifiques paysages de la Sierra Guadarrama ; l’espace de 7 jours, ce massif montagneux entre Madrid et Ségovie est devenu pour les courageux marcheurs cette mythique Terre du Milieu, univers fascinant jailli de l’imagination foisonnante de l’écrivain britannique John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973). Ce sont sur les traces de son œuvre magistrale –Bilbon le Hobbit et Le Seigneur des anneaux- que les pèlerins marchent et réfléchissent, Laudato Si’ en poche, à leur rapport à la nature, à sa vocation dans le plan de Dieu et aux moyens de la préserver.

Autant de thèmes qui imprègnent l’épopée de Frodon le Hobbit, d’Aragorn, le roi du Gondor et de Gandalf, le magicien. La nature, lieu privilégié de sérénité et de communion, occupe une place centrale dans le mythe bâti par Tolkien. Nous en parlons avec le frère Philippe Verdin op., auteur de Mon précieux ! Bonne nouvelle en Terre du Milieu (Éditions du cerf) :

Entretien avec le frère Philippe Verdin op

En quoi l’œuvre de Tolkien anticipe-t-elle l’encyclique Laudato Si’ ?

On pourrait presque dire que Le Seigneur des anneaux a inspiré le Pape François ! C’est un livre qui est absolument en phase avec Laudato Si’. Tolkien se présentait lui-même comme un «conservateur-écologiste» et le succès du Seigneur des anneaux, notamment sur les campus américains dans les années 60-70, vient d’une forme de philosophie implicite présente dans cette œuvre, et même parfois explicite, qui dit : pour être libre, il faut résister au monde de la technique qui est celui de l’aliénation, de l’asservissement pour retrouver une forme de communion avec la nature, elle-même vue comme le lieu de la liberté. La nature est ce lieu où l’homme peut être lui-même et peut retrouver la vérité de son rapport avec les autres, mais aussi, évidemment, avec Dieu. 

La vie réelle, écrit Tolkien dans une fameuse conférence du début des années 30, ce n’est pas une vie comme à Coventry, qui est une ville d’Angleterre industrialisée, noire, couverte de suie, avec le bruit des manufactures ; la vie réelle, c’est plutôt une vie en communion avec le reste du monde, avec la nature.

Et c’est le programme d’un roman: un roman, c’est ce qui nous permet de nous évader de notre routine, de notre "train-train" quotidien. Pareillement, la nature nous permet de sortir d’un cadre qui n’est pas celui du bonheur.

On voit ainsi dans Le Seigneur des anneaux, que le magicien blanc, Saroumane, bascule du côté du mal, dans la folie, dans l’orgueil à partir du moment où il veut asservir les autres par l’industrie, en arrachant les arbres, en rompant cette communion avec la nature dont il était le symbole. Sa tour était entourée de forêts, d’un magnifique verger, et d’un seul coup, il transforme les arbres qui étaient ses amis en énergie pour construire des armes de guerre. Donc on est absolument dans cet esprit de Laudato Si’.

Cet intérêt pour la nature, pour la défense de la création dérive bel et bien de la foi chrétienne de Tolkien, et non, comme l’en ont accusé certains, d’un vague panthéisme…

Non, c’est inspiré par sa foi et enraciné dans sa profonde connaissance de l’Écriture Sainte. Par exemple, l’un des personnages les plus incroyables du Seigneur des anneaux est Sylvebarbe (dans la traduction française), c’est-à-dire le gardien des arbres. C’est un arbre qui marche. Et cette idée d’un arbre qui marche est biblique ! On la retrouve dans les psaumes et dans l’enseignement du Christ quand il dit «si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous aurait obéi » (Lc 17). Il y a surtout ce passage extrêmement mystérieux dans l’Évangile de Marc (8, 22-26) où le Christ guérit un aveugle de naissance. Il lui demande : «aperçois-tu quelque chose ?» et l’aveugle lui répond : «J’aperçois les gens : ils ressemblent à des arbres que je vois marcher». 

C’est un thème profondément biblique: la nature est en communion avec Dieu, comme l’homme l’est, et elle nous dit quelque chose du mystère de Dieu, de cette communion promise à la fin des temps. Le mal, nous dit Saint Paul, a aussi frappé la nature qui gémit dans l’espérance du Salut. La nature espère aussi le salut du Seigneur qui reviendra pour réconcilier toute chose ! C’est-à-dire pas simplement les hommes, mais aussi les plantes et les animaux. Dans le Livre de l’Apocalypse, on imagine un monde où il n’y aura plus de larmes, où le mal n’existera plus et où toute la nature sera glorifiée.

Donc l’œuvre de Tolkien est tout imprégnée de sa manière vivre. Il s’inscrit dans une tradition franciscaine, biblique, qu’ont servie aussi des poètes comme Paul Claudel, Léopold Sédar Senghor au XXe siècle, des poètes chrétiens qui nous disent que le monde nous parle de Dieu.

Bilbon le Hobbit et Le Seigneur des anneaux sont des œuvres d’essence éminemment chrétienne ; Tolkien était catholique et ne s’en est jamais caché. Il a puisé dans sa foi sa source d’inspiration. Au vu du succès phénoménal de son œuvre, de sa portée, de son rayonnement, diriez-vous que les catholiques doivent être reconnaissants à Tolkien ?

Oui et à plus d’un titre. Je pense que Tolkien a ouvert une voie, comme son maitre, le cardinal Newman le lui suggérait. Tolkien n’a pas connu le cardinal, mais il a grandi dans le terreau de l’oratoire anglais -son tuteur, le père Francis était un oratorien. Newman nous dit que nous devons «ré-évangéliser l’imagination». La grâce de Dieu travaille aussi quand nous dormons, quand nous rêvons. Notre cœur, notre intelligence est un immense continent bourré d’images et de rêves et ce monde-là doit être évangélisé. Pourquoi ? Parce qu’il peut nous sortir d’un monde qui serait trop marqué par la routine, par le mal. L’imagination nous permet de rêver notre vie comme si nous étions devenus des chevaliers ou des saints : des gens qui sont prêts à donner leur vie pour les autres comme le petit Frodon, qui donne sa vie non seulement pour ses amis mais pour toute la Terre du Milieu. C’est la vocation de chaque chrétien ! Donner sa vie à l’image du Seigneur pour que le monde soit plus beau, plus grand et pour que nos frères les hommes soient plus libres. C’est toute l’histoire du Seigneur des anneaux.

Le coup de génie de Tolkien a été de ne pas faire un catéchisme ânonnant avec un vague saupoudrage de personnages imaginaires. Les personnes qui ne croient pas en Dieu peuvent avoir l’impression que ce monde qu’il a créé ne recèle aucune présence chrétienne: on n’y parle pas de temps de prière, de messe, de prêtre, d’évêque ou de sacrement… Et pourtant, de manière implicite, Tolkien a mis dans Le Seigneur des anneaux toute sa foi et tous les fondamentaux qui font une civilisation chrétienne: le monde est sauvé par les petits, il est sauvé quand une personne fait miséricorde, la confiance dans le fait que dans ce monde, il y a du bon même quand on a l’impression que le monde est aliéné par des dictatures ou que le mal grandit en nous et autour de nous. «Il y a du bon en ce monde», n’arrête pas de répéter le petit jardinier Sam à Frodon. Et le coup de génie de Tolkien, c’est cette forme d’évangélisation implicite, évangélisation de l’imagination et des cœurs en disant aux dizaines de millions de lecteurs et de passionnés de son œuvre qu’il y a une espérance qui est à l’œuvre en ce monde.  

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10 juillet 2020, 17:30