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Ostie Ostie  (Vatican Media)

Pouvoir communier: «l’une des plus grandes urgences du moment»

Depuis plusieurs semaines, la plupart des fidèles catholiques ne peuvent plus recevoir Jésus Eucharistie. Pour beaucoup, cette privation se fait durement sentir, et les initiatives pour communier tout en respectant les règles liées au confinement restent rares. Le père François-Marie Léthel, carme déchaux et consulteur à la Congrégation pour la Cause des Saints, plaide pour davantage de créativité et une plus grande participation des laïcs, en tant que “ministres extraordinaires de la communion”.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Leur démarche est restée quasi inaperçue hors du territoire italien, et pourtant, elle est un exemple édifiant du rôle essentiel que pourraient avoir les laïcs dans une plus large distribution de la communion en cette période de pandémie. Comme le rapporte le quotidien Avvenire du 15 avril dernier, six médecins d’un hôpital de Prato (Toscane) ont pu donner Jésus Eucharistie à une centaine de malades, encouragés par l’aumônier de l’hôpital et autorisés par l’évêque de Prato, Mgr Giovanni Nerbini, qui a fait d’eux des «ministres extraordinaires de la communion». Médecins et malades ont perçu une véritable grâce, d’autant plus qu’elle était reçue le dimanche de Pâques.

Le Père François-Marie Léthel, carme déchaux, consulteur à la Congrégation pour la Cause des Saints, professeur à la faculté théologique pontificale Teresianum à Rome, revient sur la signification de ce geste, qui met en lumière le rôle des laïcs et donne l’occasion de rappeler le caractère central de l’Eucharistie dans la vie de l’Église. Recevoir le Pain de Vie devrait être une possibilité donnée à tous les fidèles en temps d’épreuve.

Entretien avec le père François-Marie Léthel, consulteur à la Congrégation pour la Cause des Saints

Cette initiative des médecins de Prato, je l’ai vue comme quelque chose de prophétique, un signe pour montrer comment dans cette nouvelle période, il y a une complémentarité entre la vocation des prêtres, qui seuls peuvent «produire» le Corps de Jésus, et le rôle indispensable des laïcs, «ministres extraordinaires de la communion». Dans cette situation difficile – sans doute les églises ne vont pas rouvrir tout de suite, ou ce sera très limité-, il faut vraiment que les laïcs aient une participation active, non seulement pour recevoir la communion, mais pour garder l’Eucharistie et pour la donner à leurs frères. Je crois donc que c’est un évènement exemplaire qui s’est produit le jour de Pâques, et qui pourrait être un signe pour l’Église universelle.

Mais dans certains pays, il y a une forte affirmation de la laïcité. Cette initiative pourrait-elle se passer en France ou en d’autres pays?

Certainement, et il faut remonter au saint Pape Paul VI, qui vivait tellement du Mystère de l’Eucharistie, et qui a écrit cette merveilleuse encyclique Mysterium Fidei, et c’est lui qui a institué ces ministres extraordinaires de l’Eucharistie, en donnant aussi aux fidèles la permission de communion dans la main – ce qui est obligatoire dans la situation actuelle. Paul VI a vraiment mis Jésus Eucharistie dans les mains des laïcs, pas du tout en opposition mais en complémentarité avec les prêtres. Et c’est lui qui a donné cette possibilité pour que des hommes et des femmes puissent porter la communion aux malades. Des prêtres connaissent aussi des familles, des personnes consacrées, qui pourraient garder l’Eucharistie. Le grand souci, c’est que les laïcs, les fidèles, ne soient pas coupés de la communion eucharistique. Il y a une très grande souffrance, que j’ai entendue de beaucoup de côtés. Donc c’est tout à fait possible dans l’Église universelle, et je crois qu’il faut beaucoup de créativité, et les prêtres et les évêques doivent écouter les laïcs et les associer dans cette communication de l’Eucharistie.

Vous voyez donc un signe prophétique qui émerge?

Oui, vraiment. Et dans ce texte [tribune partie dans Zenit le 18 avril dernier, ndlr], j’avais donné l’exemple du cardinal Van Thuan, ce saint cardinal vietnamien, qui est maintenant vénérable. Il vivait l’Eucharistie dans des conditions impossibles, en prison, et il donnait le Saint-Sacrement dans des paquets de cigarettes aux prisonniers catholiques pour qu’ils continuent à avoir l’Eucharistie, pour qu’ils puissent adorer et communier. Et j’ai cité aussi l’exemple d’une mystique italienne, laïque salésienne, dont on a ouvert la cause de béatification, et qui vit une expérience mystique eucharistique au temps de Paul VI. Elle parle des fidèles comme de «tabernacles vivants», envisageant aussi cette possibilité pour des familles chrétiennes de garder l’Eucharistie. Je pense que le grand souci, c’est que les fidèles, les laïcs, ne soient pas «coupés», car ce sont eux qui ont le plus souffert. N’avoir plus aucune possibilité de communier, c’est quelque chose d’extrêmement douloureux.

Il y a aussi des mesures d’hygiène, de prévention à respecter. Alors où placer le curseur, entre avoir accès à la communion, et se protéger, protéger les autres?

Je crois que c’est extrêmement important: il faut respecter absolument toutes les normes gouvernementales. La foi ne va jamais contre la raison. Même si les messes recommencent, ce sera forcément avec des nombres très limités pour respecter ces normes. Alors [il faut] arriver à inventer des modalités, en respectant totalement ces normes. De même que les fidèles, par exemple, vont dans les magasins d’alimentation, de même, qu’ils puissent recevoir la nourriture spirituelle, le Corps de Jésus, En Italie, par exemple, des prêtres donnent la communion aux fidèles qui demandent, dans les églises qui sont restées ouvertes, en se purifiant les mains, en mettant le masque, en donnant la communion dans la mains… donc en respectant absolument ces normes. C’est tout à fait possible, et il faut les respecter.

Et s’il y avait un élan dans le sens du ministère extraordinaire de la communion pour les laïcs, comment ne pas créer de confusion entre la mission des prêtres, celle des laïcs? Comment faire pour que chacun reste dans son rôle?

Cela demande que ces ministres soient bien formés, et en général ce sont des chrétiens engagés. On sait très bien que seuls les prêtres peuvent produire le Corps de Jésus, Le rendre présent en célébrant l’Eucharistie. Mais s’ils Le rendent présent, c’est pour Le donner à leurs frères. Alors je pense que là aussi, il y a toute une catéchèse à faire, mais c’est tout à fait possible. Cela peut donc très bien être vécu sans qu’il n’y ait aucune confusion. L’une des grâces de cette grande crise, cela va être une meilleure collaboration entre prêtres et laïcs, le dépassement de toute forme de cléricalisme – les prêtres ne sont pas propriétaires, ils sont ministres et serviteurs de l’Eucharistie-, et le fait de mettre Jésus Eucharistie dans les mains des laïcs pour pouvoir Le communiquer le plus largement possible à tous leurs frères, à tous ceux qui sont souffrants; comme il a toujours été admis de donner la communion aux malades, maintenant c’est tout le Peuple de Dieu qui est malade, tout le Peuple de Dieu souffre de la faim. Ce sont des conditions exceptionnelles: normalement, bien sûr, on doit communier pendant la Messe, pendant la célébration, mais là ça n’est plus possible à cause de ces circonstances. J’insiste donc beaucoup sur la créativité du Peuple de Dieu, et en particulier sur la créativité des laïcs. Je pense que l’évènement de Prato devrait être mis en lumière comme un signe prophétique pour toute l’Église catholique, pas seulement pour l’Italie.

Donc vous ne craignez pas que la situation actuelle – où les prêtres reçoivent l’Eucharistie, et les laïcs en sont privés – crée à terme un fossé, une distance dans la perception de l’Eucharistie?

Si, il y a un très grand danger justement. Si on ne prend pas cette mesure, si on ne trouve pas le moyen de donner la communion aux fidèles, il y a le risque justement d’un fossé. Notre Saint-Père, le Pape François l’a dit: il faut relire sa très belle homélie du 17 mars [dernier] à Sainte-Marthe, attention que le virtuel ne remplace pas le réel. La communion spirituelle, que le Saint-Père invite à faire tous les jours, ne remplace pas, mais au contraire est toute orientée vers le désir de la communion eucharistique. Je crois qu’il est maintenant urgent, pour empêcher cette coupure et ce fossé, que l’Église, nos pasteurs, en collaboration avec les laïcs, écoutant les laïcs, trouvent le moyen de donner la communion aux fidèles. 

C’est aussi parce que l’Eucharistie est «la source et le sommet de la vie chrétienne» ?

Mais oui, et puis c’est le Vrai Corps de Jésus, donc c’est la communion avec Lui. Souvent dans l’Histoire de l’Église, dans l’Histoire de la sainteté, ce sont des laïcs, en particulier des femmes, qui ont poussé les pasteurs à faire de nouveaux pas. On a l’exemple de sainte Julienne de Cornillon, au Moyen-Age, qui a  poussé l’évêque de Liège à instituer la fête du Saint-Sacrement, sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse de Lisieux qui ont poussé pour obtenir la communion quotidienne, et bien sûr  l’évêque a suivi et les prêtres ont suivi. Je pense donc que maintenant, c’est important d’écouter, pas du tout dans un sens d’opposition ou de revendication, mais dans ce sens de belle communion et de complémentarité des vocations.

Ce que vous dites à propos des femmes est interpellant: est-ce une mission qui leur est propre? Peut-on y voir une référence à la Vierge Marie?

Ce sont des femmes qui ne peuvent pas être prêtres, ne peuvent pas célébrer, mais ont souvent un amour de Jésus Eucharistie, du Corps de Jésus, qui, je pense, est une grâce féminine et mariale. Marie est la personne qui a le plus aimé Jésus, qui a eu avec Lui le contact corporel le plus intime, elle l’a porté dans son sein, et je pense qu’il y a dans la femme chrétienne, qu’elle soit mariée ou consacrée, un sens, un amour particulier du corps de Jésus. Et très souvent, ces ministres extraordinaires de l’Eucharistie sont des femmes, mariées ou consacrées.

On peut aussi penser aux textes liturgiques: il y a quelques semaines, le cri de Jésus sur la Croix «J’ai soif !», maintenant le Ressuscité qui reste avec ses disciples, et bientôt «Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps». Comment prendre en compte ce désir de Jésus de se donner à nous dans le contexte actuel?

Les saints en parlent: Catherine de Sienne et Thérèse de Lisieux en parlent merveilleusement. C’est d’abord la soif de Jésus, la soif de nos âmes, de notre salut, le désir de se donner à nous. Thérèse de Lisieux le disait déjà: Jésus ne veut pas rester enfermé dans le froid tabernacle de pierre, mais Il désire venir dans le tabernacle vivant de nos cœurs. Et donc cette faim, cette soif du peuple de Dieu est très importante.

C’est pour cela qu’il ne faut pas parler de «jeûne eucharistique». C’est un point important. Le «jeûne eucharistique» - une expression traditionnelle – signifie se priver de toute nourriture pour recevoir le Corps de Jésus. Il y a eu un abus de langage, et on a employé l’expression «jeûne eucharistique» pour parler de la privation d’Eucharistie. À des gens qui souffrent et qui meurent de faim, on ne va pas leur parler de jeûner. Je pense que le peuple de Dieu a faim, dans le sens le plus beau, le plus profond du terme. Il demande, mais les pasteurs vont sûrement trouver le moyen [de répondre] et ils en ont fortement conscience. Et dans ce cadre qui va rester très difficile, sûrement, pendant longtemps, il faut trouver de façon urgente la possibilité de donner largement la communion aux laïcs.

Je terminerai avec une citation de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus: «Sans doute, c’est une grande grâce de recevoir les sacrements, mais quand le Bon Dieu ne le permet pas, c’est bien quand même ; tout est grâce». Comment la privation que l’on vit aujourd’hui peut-elle devenir une grâce?

C’est une grande souffrance pour les personnes, et justement toute grande souffrance vécue unie et offerte à Jésus devient une grâce. Sûrement, et c’est le sens de [ce que fait] notre Pape François qui nous guide merveilleusement dans cette période, quand il parle de communion spirituelle le matin, lors de la Messe à Sainte-Marthe, pour ceux qui ne peuvent pas communier. La communion spirituelle, le Saint-Père en a donc parlé, mais maintenant, il faut trouver le moyen de redonner la communion réelle, le contact réel avec le Vrai Corps de Jésus, né de la Vierge Marie. C’est l’une des plus grandes urgences du moment. Et vivre tout cela dans l’amour fraternel: aimer nos évêques, aimer les laïcs, éviter toute opposition, toute lamentation, se pardonner s’il y a eu des maladresses, et vraiment essayer de construire ensemble dans la charité et l’Église, dont le centre est vraiment l’Eucharistie, le Corps et le Sang de Jésus. 

28 avril 2020, 07:28