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Le Pape François salue le cardinal Louis Raphaël Sako au cours d'une audience avec plusieurs patriarches catholiques orientaux, Vatican, 7 février 2020 Le Pape François salue le cardinal Louis Raphaël Sako au cours d'une audience avec plusieurs patriarches catholiques orientaux, Vatican, 7 février 2020  (ANSA)

Cardinal Sako: pour l'avenir de l'Irak, renoncer à la «culture de vengeance»

Présent à Rome aux côtés d’autres patriarches catholiques orientaux pour une rencontre avec Pape, le cardinal Louis Raphaël Sako, patriarche de Babylone des Chaldéens, revient avec nous sur la situation en Irak, traversé depuis des mois par un vaste mouvement de contestation du pouvoir. Convaincu que les chrétiens ont un rôle à jouer au sein d’une société dont ils font pleinement partie, il les appelle à s’engager sur la scène publique.

Entretien réalisé par Manuella Affejee - Cité du Vatican

Entretien avec le cardinal Louis Raphaël Sako

Je suis très inquiet de la situation, qui est très compliquée et tendue. Le gouvernement est très faible, à cause du poids des milices qui sont elles-mêmes plus fortes que l’armée irakienne ou la police. La corruption est presque totale; la classe politique actuelle est arrivée avec les Américains et la chute du régime, en 2003. Elle se sentait opprimée et s’est donc arrogée le droit de voler.

Il y a une vraie misère dans le pays, surtout dans les provinces chiites du sud, alors que le gouvernement est presque chiite lui-même. Où va l’argent?

C’est pour toutes ces raisons que les gens sont sortis dans les rues, pour demander une vie digne et une patrie. C’est aussi une réaction au confessionnalisme: ici on est sunnite, ou chiite, ou kurde, ou arabe, ou chrétien, etc. Les manifestants veulent la fin de tout cela; ils réclament un Irak uni, une patrie pour tous, du travail, des services, des infrastructures, l’enseignement dans les écoles, les universités. Ils veulent changer la classe politique et le régime, pour un régime civil. Je sens aussi un désir de séparation entre l’État et la religion. La politique est une chose, la religion en est une autre.

S’agit-il d’une revendication assez nouvelle ou bien était-ce quelque chose qui fermentait depuis longtemps déjà au sein de la population?

Tout cela a explosé, car les gens en ont beaucoup souffert. La majorité des manifestants vient des classes pauvres, même si on trouve parmi eux une certaine élite intellectuelle. Ils ont fait l’unité entre eux. Ce qui m’a beaucoup touché, c’est la présence des femmes, des étudiantes! Elles sont là et elles n’ont pas peur. Pour l’Irak, c’est un espoir.

Donc, vous voyez vraiment quelque chose de positif dans ce mouvement populaire?

Oui.

Vous êtes allé vous-même au milieu des manifestants, distribuer des médicaments (en novembre dernier, sur la Place Tahrir à Bagdad, ndlr) . Vous vouliez montrer votre soutien?

Pour moi, leurs revendications sont humaines et chrétiennes. La vie, la dignité, les droits, la liberté… C’est ce que Jésus avait aussi proclamé et exigé pour la société de son temps. Il a dit «je suis venu pour que les hommes aient la vie en abondance». L’Église doit voir les signes des temps, distinguer les choses. C’est pour cela que je suis allé avec d’autres évêques, pour apporter des médicaments mais surtout pour leur dire que nous sommes proches d’eux. J’étais la seule autorité religieuse sur place, les autres ne sont pas venus, jusqu’à maintenant. J’ai été mieux reçu là que dans un diocèse chrétien, pour une visite pastorale ! Avec des applaudissements, des alléluias, etc. je suis resté plus d’une heure.

Vous avez récemment affirmé que les chrétiens devaient réfléchir à une stratégie commune, et vous avez préconisé la création d’un parti chrétien. Expliquez-nous ce que vous entendez par là.

Sur le terrain, il n’y a que l’Église qui défend ou protège les chrétiens. En cas de problème ou d’attaque, c’est moi qui vais voir le Premier ministre ou le président; alors que les représentants chrétiens ne font rien, ils sont comme les autres. Ils sont sectaires et cherchent leurs intérêts. Nous avons besoin d’une équipe de chrétiens, bien formés, désintéressés, pour préparer la suite, pour être la voix des chrétiens, mais aussi des autres Irakiens. J’ai donc lancé cet appel afin de créer une coalition ou une équipe chrétienne, pour être présent dans la vie du pays, dans la politique, pour prendre en charge nos problèmes et nos défis. Par exemple, concernant la Plaine de Ninive; là-bas, il y a maintenant un changement démographique par les milices shabak et chiites.

On me critique en disant que je fais de la politique, mais je ne fais pas de politique! J’ai le droit de dire un mot sur la situation, j’ai le droit de protéger non seulement les chrétiens mais aussi les Irakiens!

On parle souvent de la souffrance des chrétiens d’Irak, de leur émigration, de leurs problèmes, de leurs difficultés. Mais abordons les choses autrement: quel est, selon vous, leur principal atout aujourd’hui?

La fidélité à l’Évangile et au Christ. Mais aussi la loyauté envers leur pays. Nous avons toujours été des citoyens irakiens, et cela nous l’avons perdu avec la chute de l’ancien régime. Nous sommes pacifiques et ne sommes animés d’aucun esprit de vengeance, alors que c’est une culture, c’est la loi de la tribu. Ils se vengent avant même de faire un procès au tribunal. Après l’assassinat de ces deux généraux (Ghassam Soleimani et Abou Mehdi al-Mouhandis, tués par une frappe américaine le 3 janvier 2020, ndlr), j’ai été touché par la répétition de la violence par les milices et leurs responsables qui parlaient de vengeance, de sang… C’est terrible ! Il faut qu’ils changent cette mentalité, cette culture de vengeance, de violence… autrement, il n’y aura pas d’avenir.

Vous parlez de la fidélité des chrétiens irakiens au Christ et à l’Évangile; c’est quelque chose qui touche beaucoup le Pape François. Il a longtemps été question de sa possible venue en Irak. Est-ce quelque chose que vous avez de nouveau évoqué avec lui?

Oui. Il est très proche des chrétiens persécutés. Il a plusieurs fois répété qu’il irait là où on avait besoin de lui, pour soutenir ces chrétiens. Il m’a demandé ce qu’il fallait faire pour visiter l’Irak, et je lui ai répondu que maintenant, les conditions n’étaient pas réunies, il faut attendre.  

Mais je crois qu’une visite serait nécessaire et urgente. Nous avons besoin de lui, il est notre père, notre pasteur. Pas seulement les chrétiens, mais aussi les musulmans. Voir le Pape venir au milieu des chrétiens, prier avec eux pour l’Irak, pour tous… C’est un grand appui. Les autres sont soutenus par les tribus, tandis que nous, nous avons seulement l’Église. Ainsi ils verraient que nous ne sommes pas oubliés, que toute l’Église catholique est derrière nous. Ce serait un message très fort.

Le Pape est très apprécié pour sa manière de parler, son ouverture et le document qu’il a signé à Abou Dhabi. S’il réussit à venir en Irak, j’espère qu’il pourra faire la même chose avec les chiites, et ainsi tout le monde musulman aura un document commun avec l’Église, pour des relations plus amicales et un avenir plus digne.

16 février 2020, 14:26