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Soeur Marie-Louise, soeur Marie-Agnès et 37 enfants Karens qui chanteront lors de la messe pour les jeunes à la cathédrale de l'Assomption, à Bangkok. Soeur Marie-Louise, soeur Marie-Agnès et 37 enfants Karens qui chanteront lors de la messe pour les jeunes à la cathédrale de l'Assomption, à Bangkok. 

Sœur Marie-Louise, une religieuse engagée pour la protection des enfants

Dans le contexte de la visite du Pape François, notre envoyée spéciale, Marie Duhamel, a recueilli le témoignage de sœur Marie-Louise, secrétaire de la Congrégation des sœurs de Saint-Paul de Chartres en Thaïlande. Elle dirige deux écoles près de la cathédrale de l'Assomption, à Bangkok.

Entretien réalisé par Marie Duhamel - Bangkok

Ardent défenseur des migrants, dès son arrivée en Thaïlande, François a formé le vœu que la communauté internationale agisse «avec responsabilité et prévoyance» pour résoudre les problèmes conduisant à l’exode tragique de ces hommes et de ces femmes, tout en promouvant «une migration sûre, ordonnée et régulée». Pays frontalier de la Birmanie, du Laos et du Cambodge, la Thaïlande a accueilli des millions de migrants ces dernières décennies, d’autant plus que Bangkok a une politique de visa très libérale. Le pays n’est toutefois pas partie à la Convention sur le statut des réfugiés, privant donc ces personnes de protection juridique, ce qui les exclut de l’accès à différents services (école, santé, etc) mais surtout les met potentiellement en danger. Le Pape a souhaité que partout des «mécanismes efficaces soient mis en place» pour protéger la dignité ainsi que les droits des migrants et des réfugiés.

En Thaïlande, la traite humaine des femmes et des enfants fut et reste un fléau, même si des progrès ont été enregistrés. Le Pape en a d’ailleurs fait mention, exprimant jeudi matin sa reconnaissance aux autorités pour ses efforts en la matière, ainsi qu’aux organisations pour leur «inlassable travail». 30 ans après la Convention relative aux droits de l’enfant et de l’adolescent, le Pape a appelé à œuvrer «avec détermination, constance et célérité face à la nécessité de protéger les enfants, leur bien-être, développement social et intellectuel, leur accès à l’éducation, ainsi que leur croissance physique, psychologique et spirituelle» car, dans une grande mesure, «l’avenir de nos peuples dépend, de la manière dont nous garantissons à nos enfants un avenir dans la dignité».

Lors de la première grande messe ce jeudi au stade national de Bangkok, le Pape a demandé aux membres de l’Église de se faire missionnaires, notamment auprès de «ces enfants et de ces femmes exposés à la prostitution et à la traite, défigurés dans leur dignité la plus authentique».

Sœur Marie-Louise est la secrétaire de la Congrégation des sœurs de Saint-Paul de Chartres en Thaïlande. Dans sa communauté, plusieurs sœurs sont engagées dans le réseau anti traite “Talitha Kum”. Elle-même gère deux écoles à quelques pas de la cathédrale de l’Assomption à Bangkok.

Entretien avec soeur Marie-Louise

Cette question est vraiment terrible, vraiment grave, parce que la Thaïlande est un pays de départ, de passage, et un but pour la traite humaine; surtout en Asie, comme aux Philippines, c’est le même problème.

Qu’est-ce qui fait que cela a changé?

C’est le gouvernement, parce que le Premier ministre est militaire, et il est sévère pour diminuer le problème de la traite humaine. Donc il y a la politique et des punitions sévères.

Autant pour ceux qui exploitent, que pour ceux qui profiteraient des enfants, que pour ceux qui les mettraient sur un réseau…

Oui, c’est ça, oui.

Vous me disiez aussi qu’il y avait un renforcement des contrôles aux frontières?

Oui, parce que la Thaïlande est un pays ouvert, donc il y a beaucoup de va-et-vient. Beaucoup n’ont pas besoin de visa, donc il faut vraiment des contrôles aux frontières plus sévères. Les parents qui ont des enfants et ne peuvent pas les faire travailler, les envoient dans les écoles qui peuvent recevoir ces enfants-là.

Vous voulez dire qu’il y a une sorte de recensement qui se fait par l’enregistrement des enfants à l’école?

Oui, c’est ça.

Est-ce que les personnes qui n’ont pas d’enfants sont maintenant obligées de s’enregistrer avant de pouvoir travailler dans le pays?

Oui, pour l’industrie ou la compagnie qui veut payer ces gens-là, il faut qu’ils fassent l’enregistrement comme il faut. Il y a comme une sorte de carte d’identité ou de passeport pour travailler.

Vous qui avez des écoles publiques, privées, pour les garçons et pour les filles, comment travaillez-vous sur ces problématiques avec les enfants, les parents, les professeurs?

Pour nous, c’est le niveau de protection, de prévention. On donne des informations aux parents, comme quoi ce problème est vraiment tout près de nous, et qu’il faut donc faire attention aux jeunes, aux enfants, à la maison, comment ils passent le temps au téléphone, sur internet... Il faut vraiment que les parents surveillent les enfants.

Qu’est-ce qui se passe sur internet?

Vous savez, maintenant il y a beaucoup d’applications qui attirent les enfants, qui leur font faire des photos de leur corps, et ils les postent sur internet pour de l’argent. Les enfants pensent que ce n’est pas grave, c’est seulement sur internet, on ne me touche pas le corps… Mais c’est grave parce que ces photos passent partout, comme (photos de) pornographie.

Donc vous voulez dire que les enfants se mettent eux-mêmes en danger?

Oui, c’est ça.

Les écoles qui sont ici dans le centre de Bangkok sont dans un milieu peut-être plus protégé …  Est-ce qu’il y a aussi un danger quand on sort de l’école?

Oui, je crois.

Que donnez-vous aux enfants comme instructions pour qu’ils se protègent?

On leur dit de ne pas manger ou boire quelque chose qui soit donné par quelqu’un qu’ils ne connaissent pas… ou même connu, il faut faire attention. Même à l’entourage. Par exemple quand ils vont à la fête avec des amis, il faut faire attention à ce que l’on boit.

Parce que des gens peuvent vous droguer et profiter de vous sexuellement, ou parce qu’on peut vous enlever?

Les deux, ça existe vraiment ici en Thaïlande, à Bangkok même.

J’ai vu aussi des panneaux dehors, disant «ne parlez pas aux étrangers», «attention aux photos»

Oui parce que nous sommes dans le quartier assez touristique. Donc quelquefois les étrangers, les touristes, posent des questions aux jeunes et font des photos avec eux. Et après on ne sait pas ce qu’ils font de ces photos-là, donc on dit aux jeunes de ne pas faire de photos avec les étrangers, les touristes.

Vous diriez que tout ce travail de prévention, d’avertissement - vous me disiez aussi que les professeurs masculins n’avaient pas le droit de toucher les élèves -, cette sensibilisation  fonctionne?

Oui, elles prennent beaucoup conscience de ce problème, que ça n’est pas loin d’elles, que cela peut arriver.

On est ici dans le centre de Bangkok. Est-ce que dans les zones beaucoup plus pauvres cela reste compliqué, difficile, critique?

Oui, parce que les parents quelquefois envoient les enfants, les jeunes, travailler dans les villes, et à Bangkok même. Et ils ne savent pas ce qui se passent avec leurs enfants. Les jeunes envoient de l’argent aux parents, et les parents pensent que les jeunes travaillent bien, mais ce n’est pas ça… Quelquefois ils vendent leur corps, ils se prostituent, parce que les familles sont pauvres, tellement pauvres. Ce problème existe parce que pour beaucoup de gens, à la campagne, il y a un décalage d’éducation et..

… et de l’accès à l’information?

Oui c’est cela. Beaucoup de décalage. C’est pour ça qu’on essaie vraiment d’ouvrir les écoles dans les provinces les plus pauvres, surtout dans les montagnes.

Le réseau “Talitha Kum” a fêté ses dix ans. Quel est le travail des sœurs de “Talitha Kum” auprès de ces victimes?

“Talitha Kum” est le réseau des religieuses de toutes les congrégations. Ensemble, on travaille aussi sur la prévention, pour donner l’information, pour faire prendre conscience aux jeunes.

Donc pas forcément dans les écoles catholiques? Dans toutes les écoles?

Non, dans les écoles publiques aussi.

Est-ce que les sœurs aident les jeunes qui sont déjà tombés dans le piège de la prostitution par exemple? Vous me disiez que pour les sœurs du Bon Pasteur, c’est vraiment leur charisme d’aller aider ces enfants victime d’exploitation, notamment dans la prostitution. Vous me disiez aussi que vous avez néanmoins ouvert une école à Chiang Mai ?

Oui c’est ça… Il y a plus de vingt ans déjà. Le premier groupe de filles, on l’a racheté à la police parce que ce sont des jeunes qui sont vendues à la prostitution ou à la traite humaine. Et la police nous a demandé de récupérer ces jeunes filles. Le premier groupe en comprenait environ une trentaine. On a donc ouvert une école pour les protéger. Et on a aussi récupéré les jeunes aux alentours de la montagne, parce que le problème, comme je vous l’ai dit, c’est le décalage de l’éducation: quand ils ont fini le primaire, ils ne peuvent pas continuer le secondaire. Maintenant, dans cette école il y a 400 élèves, 400 filles.

 

21 novembre 2019, 18:16