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Les évêques d'Asie lors de leur rencontre avec le Pape, le 22 novembre 2019. Les évêques d'Asie lors de leur rencontre avec le Pape, le 22 novembre 2019. 

Mgr Schmitthauesler : rester fidèle à l’esprit des premiers missionnaires en Asie

Le vicaire apostolique de Phnom Penh, au Cambodge, a participé à la rencontre du Pape avec les évêques d’Asie, ce vendredi 22 novembre à Bangkok, en Thaïlande.

Entretien réalisé par Marie Duhamel - Envoyée spéciale à Bangkok

Le Pape François a consacré un moment, ce vendredi, aux responsables catholiques de Thaïlande et d’Asie. Même si la foule des fidèles était immense dans le village de Sam Phran en périphérie de Bangkok, c’était d’abord les catéchistes, séminaristes et consacrés que le Pape était venu trouver.

Dans l’église Saint-Pierre, il a plaidé pour une plus grande inculturation de l’Évangile. Puis dans le sanctuaire du bienheureux Nicolas Bunkerd Kitbamrung, François a proposé aux évêques du pays et d’Asie de s’en remettre à l’Esprit Saint, comme l’ont fait il y a 350 ans les premiers missionnaires de Thaïlande.

Dans le contexte contemporain, «la mémoire des premiers missionnaires» «nous préserve, en premier lieu, de croire que les temps passés ont toujours été plus favorables ou meilleurs pour l’annonce, et elle nous aide à ne pas nous réfugier dans des pensées et des discussions stériles qui finissent par nous conduire à nous centrer et à nous replier sur nous-mêmes en paralysent tout genre d’action» a affirmé François.

«Nous avons été choisis comme des serviteurs, et non comme des patrons ou des maîtres», a précisé l'évêque de Rome. « Cela signifie que nous devons accompagner ceux que nous servons avec patience et amabilité, en les écoutant, en respectant leur dignité, en encourageant et en valorisant toujours leurs initiatives apostoliques. » 

Mgr Olivier Schmitthaeusler, vicaire apostolique de Phnom Penh au Cambodge et missionnaire des MEP depuis 20 ans dans le pays, nous explique pourquoi il estimportant de toujours revenir à la vie de ces prêtres qui partirent jadis en Asie. Il salue les paroles d’encouragement adressées par le Pape aux évêques d’Asie.

Entretien avec Mgr Olivier Schmitthaeusler

Il a insisté sur ces premiers missionnaires qui avaient quitté leur pays, qui avaient souffert, qui avaient été, pour certains, martyrs ; et qui, en même temps, sont arrivé avec leur foi, leur façon de comprendre l’Église et l’Évangile et qui se sont aussi laissés transformer par la culture. C’est là-dessus que le Saint-Père voudrait insister, pour nous rappeler que d’abord, annoncer l’Évangile, ce n’est pas un long fleuve tranquille, qu’il y a des obstacles, des difficultés et qu’il faut persévérer, souvent dans le silence, la persécution aussi. Nos Églises d’Asie, du Laos et du Cambodge en particulier, en sont des exemples. Et puis, il faut oser aller en avant pour annoncer cette Bonne Nouvelle. Lorsque nous avions rencontré le Saint-Père lors de notre visite ad limina, il y a 2 ans, son dernier mot était : «allez de l’avant !» pour annoncer cet Évangile, afin qu’il puisse résonner véritablement avec la culture du Laos, du Cambodge, ou de la Thaïlande, dans le feu de l’Esprit.

Il y a aussi cette insistance à être un pasteur qui lutte avec, pour son peuple, qui soit passionné par son peuple…

Oui, le Saint-Père a insisté là-dessus. Il y a, certes, l’amour du Seigneur, mais aussi cet amour du peuple. Pouvoir le comprendre, l’écouter, vivre avec lui. Pour moi qui suis missionnaire depuis 20 ans au Cambodge, mes trois premières années n’ont pas été seulement l’apprentissage de la langue, mais elles ont consisté à entrer dans la vie du peuple khmer. J’ai passé toute une année dans un petit village pour vivre simplement avec les gens, comprendre leur façon de prier, leur façon de se rencontrer, d’entrer en relation, leur façon de vivre, leurs coutumes, leurs fêtes, leurs célébrations, leurs joies, leurs peines…  le sens de leur sourire aussi. Ici (en Thaïlande, ndlr), on parle du «pays du sourire», mais parfois, derrière ce sourire khmer ou thai, il y a beaucoup de choses qui sont dites. Cela fait 20 ans que je suis au Cambodge, ce n’est pas encore assez, mais je me sens attaché à ce peuple que j’aime, que j’ai appris à aimer et je vois que la façon dont on rentre en contact, ce n’est pas simplement des mots mais c’est un cœur-à-cœur. En cambodgien, on a une parole pour dire qu’on se comprend l’un l’autre, que l’on comprend le cœur de l’un et de l’autre. Je pense que cela résume bien ce que le Saint-Père a dit aujourd’hui.

Dans son discours aux évêques, il a bien sûr parlé de l’inculturation, mais il a évoqué aussi l’importance pour l’Église de se convertir elle-même pour pouvoir annoncer dans une dynamique de conversion-annonce…

Absolument. Il ne s’agit pas seulement de dire «voilà, moi j’ai l’Évangile», mais, premièrement, comme missionnaire, de me laisser convertir  par cette Parole que j’annonce, de me laisser pétrir, transformer par elle. Et puis, il y a une sorte de réciprocité dans l’accueil de l’Évangile dans une culture : l’Évangile peut éclairer une culture, et en même temps, la culture peut éclairer cet Évangile. Le Saint-Père l’a dit : l’Évangile ne doit pas être compris comme une Bonne Nouvelle qui vient de l’étranger, mais il faut qu’il puisse, peu à peu, être dit par le dialecte des peuples, leur langue, leur cœur. Il ne s’agit pas juste d’une traduction des Évangiles ou de textes théologiques. Quand on prêche, par exemple, ou que l’on rencontre, c’est pouvoir trouver les mots qui touchent les cœurs et pouvoir laisser les Cambodgiens ou les Thaïlandais dire leur foi à travers des actes et des paroles.

Depuis son arrivée, le pape a insisté sur l’importance d’accueillir le plus vulnérable, comme Jésus. Ici en Thaïlande, et en Asie de manière générale, il y a beaucoup de problèmes de traite, d’exploitation sexuelle, de drogue. Comment peut-on aller vers les personnes qui en souffrent ? Quelle est votre réalité ?

Je vous donnerai un petit exemple de ma vie missionnaire. Quand j’ai commencé, l’évêque m’a envoyé dans un village où il n’y avait qu’un seul chrétien. Avec lui, on a rassemblé un petit groupe de jeunes, qui a été touché par la façon dont on était attentif aux plus pauvres : un malade, une maison qui avait brûlé, une famille qui n’avait pas de ressources… Et c’est ce qui m’a invité à penser à ce concept, qui est un peu ma vision de l’évangélisation : évangélisation et développement. Comment essayer de rejoindre ceux qui sont oubliés de la société pour leur permettre de grandir et de se développer. C’est comme cela que j’ai démarré le "village de la paix" où j’accueille quelques familles de sidéens et des enfants lourdement handicapés qui viennent dans un centre de jour, des femmes laissées pour compte  qui travaillent dans un centre de tissage, des handicapés qui travaillent dans une petite fabrique de production de bonbons à la noix de coco. Cet ensemble est un petit signe de l’Évangile où, vraiment, l’on s’intéresse à ceux qui n’ont pas beaucoup de place.

Les handicapés et les sidéens sont souvent mal vus, parce qu’on pense que c’est à cause de leur karma bouddhiste antérieur, de leurs parents qui sont atteints de maladies ou d’handicaps. Peu à peu, ils ont été intégrés à la communauté, qui est devenue peu à peu signe de cet amour où l’on s’intéresse aux plus petits, aux pécheurs de l’Évangile, pour que, véritablement, ils se sentent invités  à la table du Seigneur. On a eu des petits miracles, des conversions, quelques jeunes handicapés depuis l’âge de 6 ans qui maintenant marchent… Nous avons aussi une jeune fille, qui est dans notre usine de couture, et qui était sourde pendant ses 18 premières années ; grâce à l’amour qui a été mis dans cette communauté  et autour d’elle, il y a quelque chose qui s’est débloqué en elle, désormais elle parle et elle entend. Comme dans l’Évangile, j’ai vu des boiteux marcher, des sourds entendre et je pense que cet amour de l’Évangile, ce témoignage quotidien, porte des fruits en se laissant guider par l’Esprit.

Et même dans un territoire où l’on est complètement minoritaire…

Oui, et là je remercie le Saint-Père, parce qu’il l’a dit jeudi soir, et l’a redit ce vendredi matin aux prêtres, puis aux évêques : «n’ayez pas le complexe de la minorité». Soyez simplement créatifs, courageux. J’aime bien rappeler à nos chrétiens au Cambodge que l’on est véritablement ce petit levain dans la pâte, pas pour nous vanter et dire qu’on est les meilleurs, mais ce petit levain a tous les leviers de la société dans ses mains. Ceux qui étudient, ceux qui travaillent, ceux qui sont dans les villages, qui font de l’agriculture… Nous sommes présents dans tous les domaines de la société et c’est là que nous devons simplement vivre la fraternité, le pardon, l’accueil de l’autre dans sa différence pour être témoins de l’Évangile, mais dans des relations quotidiennes qui sont différentes de ce que peuvent vivre les autres habituellement.

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22 novembre 2019, 16:14