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L’Église est particulièrement attendue sur la formation de ses futurs prêtres. L’Église est particulièrement attendue sur la formation de ses futurs prêtres.  

Abus: le séminaire, lieu de prévention auprès des futurs prêtres

Le scandale des abus sur mineurs par des membres du clergé pose inévitablement la question de la formation dispensée dans les séminaires. Consciente des responsabilités qui lui incombent, l’Église mène aujourd’hui un important travail d’ information et de prévention auprès des futurs prêtres. Éclairage avec le père Vincent Siret, recteur du Séminaire pontifical français de Rome

Entretien réalisé par Manuella Affejee- Cité du Vatican

Tous les regards sont tournés vers Rome, où s’ouvre ce jeudi au Vatican une rencontre internationale pour la protection des mineurs. Autour du Pape et des principaux responsables de la Curie romaine, les présidents des conférences épiscopales du monde entier ainsi que les supérieurs généraux des congrégations religieuses se penchent sur la douloureuse question des abus sur mineurs dans l’Église; un problème global, universel, qui nécessite des réponses qui le soient tout autant.

L’Église est particulièrement attendue sur la formation de ses futurs prêtres. Depuis plusieurs années, les questions relatives aux abus sont abordées dès l’entrée au séminaire, et tout au long du parcours du candidat au sacerdoce. En misant sur le discernement et l’accompagnement, les formateurs tentent d’offrir aux futurs prêtres une formation solide qui ne s’attache pas uniquement à développer leur intellect, mais qui prenne en compte tous les aspects de la personne humaine, spirituelle, affective et psychologique.

Le père Vincent Siret est recteur du séminaire pontifical français de Rome; cette maison, située dans le centre historique de la Ville éternelle, compte actuellement 11 séminaristes, 8 diacres et 10 prêtres en formation. Il répond aux questions de Vatican News. 

Entretien avec le père Vincent Siret

Le scandale des abus par des membres du clergé nous renvoie directement à la question de leur formation. Selon vous, qu’est-ce qui a failli?

Vous savez qu’en France nous sommes les enfants de Descartes, et avec la «substance pensante» et la «substance étendue», -c’est-à-dire entre ce qui est de l’ordre de la pensée et de ce qui est de l’ordre du corps-, je pense qu’on a un rapport au corps un tout petit peu complexe. Même s’il y a eu beaucoup de réflexion des sciences humaines, depuis 60-70 ans, et on le voit encore aujourd’hui, même dans les choses les plus simples, le corps est considéré comme un instrument que j’aurais à ma disposition. Or, j’aime bien cette phrase de Molière: «Guenille peut-être mais ma guenille m’est chère !» Le corps n’est pas une sorte d’extérieur à moi, je suis mon corps aussi. Et donc, il y a l’intégration de toute cette dimension corporelle, ça ne veut pas dire seulement la matière, ça veut dire toute cette matière animée (…) Longtemps, on n’a formé des beaux esprits mais… «ah, tiens ! J’ai un corps ! Surprise !»

Le Pape, pour expliquer la source de tous ces maux, de cette plaie, utilise un mot précis: le cléricalisme. Pour vous qu’est-ce que le cléricalisme? En avez-vous une définition précise et selon vous, le cléricalisme a-t-il eu force de loi dans les séminaires ces dernières années?

Ça peut paraître curieux mais nous en France, on a tous en tête la fameuse phrase de Gambetta, en 1877, «le cléricalisme voilà l’ennemi», qui est au fond l’influence du clergé dans la politique. Mais je pense que dans la pensée du Pape, ce n’est pas du tout ça. C’est précisément cette question d’un pouvoir qui s’exerce sans aucune régulation. Que le prêtre ait un pouvoir à exercer, ça je pense que personne ne le conteste, mais c’est la manière de l’exercer sans que rien ne vienne le contrebalancer ou ne vienne l’interroger, ne puisse lui donner une sorte de mesure. C’est un pouvoir sans mesure. J’ai travaillé un peu ce sujet et je suis très frappé par l’exemple, ancien mais très révélateur, de la famille Martin, la famille de Sainte Thérèse. Il y avait une forme de cléricalisme. Sœur Geneviève, qui est donc la sœur de Thérèse, dit : «on les (les prêtres) considérait comme des quasi-dieux». Thérèse se demandait pourquoi la Madre leur demandait de prier pour les prêtres: il n’en avaient pas besoin, puisque c’était des saints. Or, elle fait ce voyage en Italie, (rencontre des prêtres), elle dit que ce sont tous des saints prêtres, mais elle s’est aperçue qu’ils avaient des défauts, elle a compris que les prêtres étaient aussi des hommes, qu’ils avaient des limites, qu’ils étaient pécheurs. Ce pèlerinage lui a donc permis de casser cette sorte d’aura qu’avait le prêtre dans sa famille et donc de le descendre de son piédestal. Le cléricalisme entraine cet abus: on a l’impression qu’on est intouchable. Et puis il y a aussi cette dimension: le prêtre touche au sacré. «Puisque je suis prêtre, personne ne peut rien me dire». Et ça, je pense que c’est à la base de beaucoup de comportements déviants.  

Aujourd’hui, dans les séminaires, dans le vôtre en particulier, est-ce que vous parlez de ce problème?

Tous les séminaires aujourd’hui en sont conscients. On a pris conscience des dégâts que cela (les abus, ndlr) entraîne pour les victimes directes, mais il y a aussi, j’oserais dire, des victimes indirectes, dans le sens où tous les prêtres sont mis dans le même panier, «tous pédophiles» ; il y a de jeunes prêtres de la maison, qui se sont déjà fait insulter, ici à Rome. Ce sont des victimes collatérales si je puis dire. Ce que je veux préciser, c’est que le séminaire français est un séminaire où les garçons n’arrivent pas au tout début de leur formation. Il y a d’abord une première formation qui s’opère en France, et ils viennent en général pour le second cycle. Mais cela ne nous empêche pas de continuer à en parler. Il y a régulièrement des journées qu’on organise, avec un médecin, un juriste… Ça me parait important d’objectiver, et de ne pas rester dans une sorte de flou, parce que c’est bien quand l’intelligence peut être éclairée. On vérifie la manière dont on se comporte avec les enfants, même avec toutes les personnes. (…) On essaie d’être très attentif aux rapports que les jeunes ont dans leur insertion pastorale. Vous savez que la Conférence épiscopale française a sorti une petite plaquette qui leur est distribuée, qui leur est commentée. Le seul problème, (…) c’est qu’il n’y a pas un bandeau lumineux sur la tête avec écrit «pédophile» ! Et il faut bien avouer que souvent, ce sont des questions qui se posent après l’ordination. Il y a quelque chose qui surgit au moment d’une difficulté, de la perte d’un être cher, des choses qui étaient enfouies et qui ressurgissent. Et puis nous sommes très attentifs aussi à l’histoire de nos séminaristes (…) et ce qui est très important pour nous, c’est que le séminariste puisse parler. L’accession à la parole, et pouvoir dire comment je ressens les choses, pourquoi tel événement me touche? Et qu’est-ce qui me touche? Ce contact avec la vie intérieure me semble aussi assez important pour se comprendre soi-même et éclairer autant que faire se peut le chemin des jeunes.

Donc, former de «beaux esprits» certes, mais faire attention à tous les aspects de la personne humaine, c’est une question d’unification intérieure...

C’est absolument fondamental ! Il n’y a aucune psychologie qui ne soit cabossée. Mais il faut savoir intégrer son histoire, ses conditionnements, savoir comment je suis, comment je réagis… La formation inclut non seulement des cours de théologie, de philosophie, mais aussi tout ce qu’on appelle la “formation humaine”… Ce n’est pas un “fourre-tout” dans lequel on met tout et n’importe quoi. C’est, me semble-t-il, ce chemin d’unification qui se fait à travers la relation avec les autres… J’attire souvent leur attention: «tiens, il y a une exposition à tel endroit, il y a ceci ou cela…» Ce n’est pas uniquement au niveau esthétique que cela m’intéresse, mais c’est aussi un enjeu de formation. Tout contribue à la formation, en fait.

Lorsque des séminaristes arrivent dans les séminaires, est-ce qu’on parle assez de leur sexualité? De leur relation à l’altérité? Est-ce qu’il y a un accompagnement psychologique? Dans les séminaires de certaines Églises orientales, ces questions sont abordées frontalement, d’entrée. Il y a même des tests psychologiques…Est-ce qu’on en est là aujourd’hui?

En France aujourd’hui, je ne crois pas qu’il y ait de test au niveau national. Mais, il y a des choses qui sont en train d’être pensées, réfléchies. Ce que je sais, c’est qu’aucun séminaire ne fait l’économie de s’adresser à un psychologue qui peut offrir des services d’accompagnement, d’aide. Sachant que, par rapport à la pédophilie, c’est quand même très difficile, semble-t-il, d’après les psychologues, de travailler là-dessus. La détection est quand même très difficile. Après, (…) il y a une prise de conscience et une action. Il vaudrait mieux qu’elle soit menée en amont et on essaie de faire tout ce qu’on peut pour ça (…). Le Pape Benoît XVI avait déjà fait le choix d’affronter le problème directement et le Pape François continue de le faire avec force, énergie , et autant qu’il le peut.

Dans toutes ces questions d’abus, on entend souvent dire qu’il faudrait que les laïcs aient un rôle plus prégnant, plus important dans les séminaires, dans la formation des prêtres, -notamment les femmes. Concrètement, que fait-on en ce sens? À quel niveau les laïcs peuvent-ils agir?

Il y a plusieurs niveaux. Celui des enseignants, déjà. Ici à Rome, ils vont dans des universités, ils rencontrent beaucoup de personnes, pas seulement des clercs. Je pense aussi que les séminaires ne sont plus les forteresses imprenables qu’ils étaient il y a quelques dizaines d’années: «nul n’entre ici s’il n’est prêtre ou évêque».  

En France, c’est vrai qu’il y a déjà quelques séminaires qui ont une certaine expérience dans le domaine; il y a l’intégration d’un couple. Soit les 2 participent au conseil, soit il n’y en a qu’un, en général c’est plutôt la femme! Il y a toutes les insertions pastorales aussi, qui sont importantes. Nous essayons de veiller à ce que les séminaristes aient des contacts avec des jeunes, des adultes,  avec des adolescents (…) et des personnes âgées. On regarde de près comment ça se passe avec tous ces types de public. On est sorti, me semble-t-il, des luttes de pouvoir entre clercs et laïcs (…), on a quand même beaucoup avancé. Il y a une phrase qui me paraît être l’archétype du cléricalisme, c’est lorsque j’entends des confrères qui disent: «il faut donner leur place aux laïcs». C’est-à-dire qu’on garde le pouvoir et qu’on en donne, alors qu’en fait, les laïcs l’ont de fait. Il faut qu’ils prennent leur place, oui. Mais «leur donner» la place, non, on a rien à vous donner !

20 février 2019, 07:36