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Des fioles de Thiopental utilisées en Belgique dans les cas d'euthanasie. Des fioles de Thiopental utilisées en Belgique dans les cas d'euthanasie.  (AFP or licensors)

Le projet de loi sur la fin de vie en France divise

Le président français Emmanuel Macron a présenté dimanche 10 mars dans les quotidiens La Croix et Libération un futur projet de loi consacré à la fin de vie qui ouvre la possibilité à une aide à mourir sous conditions strictes. Cette annonce provoque déjà consternation et colère chez les soignants. De même pour l’Église de France qui dénonce par la voix de Mgr Éric de Moulins-Beaufort qu’une telle loi, «quoi qu'on veuille, infléchira tout notre système de santé vers la mort comme solution».

Jean-Benoit Harel et Xavier Sartre – Cité du Vatican

«Appeler “loi de fraternité” un texte qui ouvre à la fois le suicide assisté et l’euthanasie est une tromperie. Une telle loi, quoi qu’on veuille, infléchira tout notre système de santé vers la mort comme solution»: dans un entretien accordé au quotidien La Croix, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France (CEF), se montre très critique du projet de loi sur la fin de vie présenté dimanche 10 mars par le président de la République française, Emmanuel Macron. «C’est une loi de suicide assisté et d’euthanasie» dénonce pour sa part le docteur Ségolène Perruchio, chef de service dans une unité de soins palliatifs.

«Loi de fraternité»

Promesse de campagne en 2022, le texte ouvre la possibilité de recours à une aide à mourir, sous conditions strictes, c’est-à-dire uniquement pour des personnes majeures, capables d’un discernement entier, et atteint d’une maladie incurable avec un pronostic engagé à court ou moyen terme. Dans une longue interview accordée à La Croix et à Libération, Emmanuel Macron se félicite de cette future «loi de fraternité, une loi qui concilie l’autonomie de l’individu et la solidarité de la nation».

Un mot de fraternité qui a ulcéré les partisans du respect de la vie jusqu’à son terme. «Ça a suscité beaucoup de colère parce que cela témoigne d'un mépris immense pour tout ce qui est fait au quotidien par les équipes soignantes, qui accompagnent au quotidien ces patients et qui sont dans la fraternité» a réagit le docteur Ségolène Perruchio, vice-présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs.

Reprenant la célèbre phrase de l’écrivain Albert Camus, «mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde», Mgr Rougé, évêque de Nanterre, estime que ce texte ne peut être considéré comme un texte de fraternité: «la fraternité passe par le respect inconditionnel de la vie de chacun».

Aider à vivre jusqu'au bout

«Nous, évêques, demandons que la société aide à vivre et à vivre jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Ce qui aide à mourir de manière pleinement humaine, ce n’est pas un produit létal, c’est l’affection, la considération, l’attention» abonde le président de la CEF. Ne niant pas la souffrance des malades, Mgr Éric de Moulins-Beaufort poursuit: «penser que la solution consiste à faire mourir et non pas à soutenir, accompagner, aimer… c’est effrayant! Ne vaudrait-il pas mieux développer le soutien aux “aidants”?»

 

Ségolène Perruchio partage cette vue: «Ce dont ont besoin les Français, nos patients, c’est d’être pris en charge correctement, médicalement et d’être accompagnés correctement par la médecine et l’ensemble de la société, y compris par leurs proches». Elle souligne que «dans un pays où un patient sur deux qui devraient bénéficier d’une aide, d’une prise en charge palliative ne peut pas en bénéficier, la réponse à apporter doit être du côté de l’accompagnement et des soins palliatifs».

En la matière, le chef de l’État a précisé qu’1,6 milliard d’euros étaient actuellement consacrés aux soins d’accompagnement et qu’une stratégie décennale allait être mise en place avec un investissement d’un milliard d’euros de plus. Des maisons d’accompagnement «qui sont le chaînon manquant entre l’hôpital et la maison», a affirmé Emmanuel Macron aux quotidiens, seront également mises en place. Mais il faudrait, selon Ségolène Perruchio, le double pour que tous les patients puissent bénéficier de soins palliatifs à la hauteur. Il manque aussi une formation adéquate des médecins et des infirmiers «pour savoir ce qu’est une prise en charge palliative, savoir quand faire appel à une équipe de soins palliatifs, savoir traiter la douleur, traiter les autres symptômes», précise-t-elle.

Euthanasie

Le projet de loi prévoit que «l’administration de la substance létale est effectuée par la personne elle-même ou, lorsque celle-ci n’est pas en mesure d’y procéder physiquement, à sa demande, soit par une personne volontaire (…) soit par le médecin ou l’infirmier qui l’accompagne». Là aussi, la vice-présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs s’insurge: «Ce n’est pas facile d’être à côté de quelqu’un qui va mourir, de soutenir son regard, de ne pas s’enfuir, de continuer à être là et à l’aider. Il faut écouter ces soignants quand ils disent qu’ils ne peuvent pas être à la fois la main qui soigne et la main qui tue».

Mgr Rougé, qui a participé aux consultations à l’Élysée, s’attendait à ce que le projet de loi porte davantage sur les soins palliatifs. Or, «ce renversement de perspective est vraiment étonnant et décevant» déclare-t-il, estimant qu’il n’est pas «crédible de tenir en même temps ces deux positions», aide à mourir et soins palliatifs; pour preuve, selon lui, le Canada où «les soins palliatifs sont quasiment automatiquement négligés» depuis que l’aide active à mourir a été légalisée.

Un projet de loi contraire à l'esprit démocratique

Autre source de désappointement: les parlementaires devront s’exprimer sur le renforcement des soins palliatifs et de l’aide à mourir dans un même texte. «Une seule loi n’est pas conforme au véritable esprit démocratique». Pour Mgr Rougé, «ce problème est global parce que cette question de la fin de vie, ce n’est pas celle du conservatisme dogmatique contre le progressisme. Au contraire, pour l’Église, le véritable progrès serait de mieux prendre en compte toutes les personnes fragilisées».

«Comment éviter, si la mort provoquée est légale, que les personnes très fragiles ne se sentent pas constituer un poids pour la société et voient leur droit à vivre diminué en quelque sorte?», s’interroge l’évêque de Nanterre. «Le président dit très clairement qu’il n’est pas question de cela, mais en réalité, c’est tout l’enjeu d’une loi qui ne concerne pas une liberté seulement individuelle, mais toute la société. À partir du moment où la mort est possible pour quelques-uns qui la désireraient, comment tous ceux qui sont fragiles ne se sentiraient-ils pas en quelque sorte délaissés par la société et par la véritable fraternité?».

Le projet de loi doit être soumis au Parlement en mai prochain. Les débats à l’Assemblée nationale et au Sénat pourraient durer des mois. Pendant ce temps, Mgr Rougé invite les fidèles chrétiens et les citoyens de toute confession, à «participer pleinement à ce débat pour que nous essayons de le tirer vers le haut et que nous retrouvions tous ensemble un véritable idéal de fraternité partagé».

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11 mars 2024, 16:52